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5 mars – Martin HIGIRO : « Je ne lui ai pas dit au revoir »

Le témoin apparaît sur l’écran de retransmission, en visio-conférence de Kigali, assisté d’un interprète. Deux barrières, l’une physique, l’autre culturelle,  qui ne facilitent guère la communication… D’autant que le signal est haché, contraignant le président à reposer plusieurs fois ses questions.
La 23ème journée du procès de Pascal SIMBIKANGWA, accusé de complicité de génocide et de crimes contre l’humanité débute laborieusement.

Martin HIGIRO a vu Pascal SIMBIKANGWA pour la première fois le 7 avril 1994.
« Ce jour là, Bonaventure (MUTANGANA, le frère de Pascal SIMBIKANGWA, locataire d’une maison du témoin ndlr), m’a fait venir de Gikongoro, avec ma femme et mes deux enfants.
Je venais de le supplier de me faire fuir à l’ambassade de Suisse, où j’avais l’habitude de me cacher chaque fois qu’il y avait des manifestations.
En chemin, arrivés au niveau de l’église presbytérienne, nous avons rencontré une barrière très forte. Celui qui tenait la barrière a demandé à Bonaventure pourquoi il transportait des Tutsi et voulait nous transférer à une autre barrière, devant la BNR.
Bonaventure a préféré nous conduire temporairement dans une maison voisine. A la tombée de la nuit, le chef de la famille est rentré chez lui. C’était Pascal SIMBIKANGWA. C’était la première fois que je le voyais en face. Une fille lui a indiqué que nous avions été amenés par Bonaventure. Pascal SMBIKANGWA n’était pas très présent durant la journée : il partait le matin et rentrait le soir.
Plusieurs personnes sont passées durant notre séjour, mais je ne me faisais pas voir, surtout quand Pascal SIMBIKANGWA était présent. Quelques jours après, un homme appelé Abderrahmane SADALA est venu voir son voisin SIMBIKANGWA : je l’ai supplié pour qu’il nous fasse arriver à l’Hôtel Mille Collines et il a accepté.
Depuis ce jour-là je n’ai pas eu d’autres nouvelles de la famille de SIMBIKANGWA, car je suis parti sans dire au-revoir. Le domestique nous avait informés que ce soir là, Pascal SIMBIKANGWA 
allait nous faire du mal. Pascal venait de savoir que j’avais été emprisonné comme espion (au stade de Nyamirambo ndlr) et que j’étais Tutsi ».

Le témoin a été entendu quatre fois par la justice, d’abord par les enquêteurs du TPIR, puis à deux reprises par ceux de la justice française, et enfin lors d’une confrontation avec l’accusé. Lorsque le Président de la cour lui signale que sa version a changé au fil du temps et qu’en 2001, il n’avait pas fait état de la présence de sa femme et ses deux enfants, Martin HIGIRO répond :
« Peut être qu’en 2001, l’interprétation a été mal faite, et c’est pour ça que j’ai demandé une copie de mon témoignage ».

Bien que sa parole ne nous parvienne que par le truchement de la voix de son interprète, on le sent un peu agacé par ces mises en cause implicites de honnêteté.

Un agacement qui se renforcera quand Me EPSTEIN, soupçonnant une manœuvre  derrière l’absence du témoin à la barre, lui demandera de dévoiler, en public, la maladie dont il souffre et qui justifie qu’il ne se soit pas déplacé jusqu’à Paris.

Martin HIGIRO se souvient d’avoir côtoyé Pascal GAHAMANY chez SIMBIKANGWA, mais pas ses frères, Michel et Albert. Ces derniers ont par ailleurs déclaré que Martin HIGIRO est arrivé le 8 et non le 7 avril… Le président insiste : le témoin est-il sûr de son jour d’arrivée ?

Loin de fragiliser les témoignages des jours précédents, ces incohérences entre les souvenirs des différents rescapés seraient plutôt de nature à renforcer leur crédibilité, ou du moins à battre en brèche l’idée que tous les témoins seraient « préparés ».

Pendant son séjour chez Pascal SIMBIKANGWA, Martin HIGIRO a non seulement vu des drapeaux du parti MRND mais également des fanions de la CDR, son concurrent dans l’extrémisme.

Il y a vu aussi des fusils, une cinquantaine, stockés dans une sorte de magasin situé « à gauche du salon ». Pascal SIMBIKANGWA les distribuait à des personnes habillées « en uniforme du MRND et de la CDR » (des Interahamwes ndlr).

A lui aussi, comme à Pascal GAHAMANY,  Pascal SIMBIKANGWA a servi la même comédie du désespoir, pleurant des larmes de crocodile sur sa situation:
« Si le président HABYARIMANA ressuscitait, et qu’il me voyait en train d’héberger des Tutsi, que penserait-il de moi ?»

Lui aussi, comme Pascal GAHAMANY, se méfiait des gardes de Pascal SIMBIKANGWA et se cachait d’eux le plus possible.

En revanche, il n’a pas eu à subir, comme le jeune voisin réfugié, les menaces de mort de Bonaventure MUTANGANA, le mystérieux frère de Pascal SIMBIKANGWA, ex-militaire, que l’accusé n’a pas souhaité solliciter pour sa défense et dont l’ombre plane sur ce procès.

Il serait même heureux de le retrouver, pour le remercier.

Stéphanie Monsénégo

 

 

28 fév.- dernière audition, le SIMBIKANGWA est nu

Le dernier témoin de la semaine parle si bas qu’il chuchote presque à l’oreille de son interprète.
Lui aussi était veilleur de nuit, chez FISHER, un ressortissant suisse qui habitait en face de chez Protais ZIGIRANYIRAZO.
Aujourd’hui, ce Tutsi rescapé du génocide fait toujours le même métier.
Son témoignage est simple, clair, sans détours.

« Après le départ de mes patrons (4 à 5 jours après le crash) j’ai été attaqué par des militaires. Ils ont dit que tout le monde devait se mettre ensemble et ériger des barrières.
Je me suis enfermé dans la maison, je n’ai pas voulu me montrer. Ils ont tenté de forcer la porte, mais elle était solide… Je m’étais résigné à mourir dans cette maison.
Le chauffeur qui travaillait là aussi a eu vent de ma situation. Il est allé les amadouer, ils sont venus, ils m’ont obligé à ouvrir. Je leur ai donné des boissons, ils m’ont obligé à aller travailler à la barrière.

Le 15 avril 1994 au matin, j’ai vu SIMBIKANGWA passer sur ma barrière, il disait qu’il ne fallait laisser aucun Tutsi et que, en cas de doute, il ne fallait pas hésiter puisque en contrebas de l’hôtel Méridien, le FPR avait exterminé les Hutu.

Puis, le 20 ou le 21, Pascal SIMBIKANGWA est revenu, il a dit aux militaires qu’ils devaient trouver des gens auxquels donner des fusils puisque la situation était critique au front. »

On notera ici la confusion systématiquement établie entre le « front », la lutte militaire contre l’armée du FPR, et la perpétration du génocide, un « front » protéiforme, global, civil … et uniquement raciste.

« Dans le courant de la même soirée, une camionnette conduite par Benoit est entrée au domicile de SIMBIKANGWA transportant environ une quinzaine de personnes qui pourraient être des Interahamwes. Il sont ressortis contents et armés de fusils, alors qu’ils n’en avaient pas en entrant.
Le 23 avril si ma mémoire est bonne, Pascal SIMBIKANGWA est repassé à ma barrière.
Il m’a observé, il a demandé que j’exhibe ma carte d’identité… Alors que nous étions nombreux à la barrière, il n’a trié que moi.
Il a observé ma carte, a appelé IRANDEMBA, qui était à cette barrière et lui a dit : « qu’est ce que vous faites là, vous pensez que celui ci est un Hutu ?
Comme j’avais gratté ma carte d’identité dans le but d’effacer les mentions ethniques, il a donné l’ordre comme quoi je devais mourir et a continué sa route.
Mais le militaire de la barrière était devenu un ami, il n’a pas voulu me tuer. Il m’a dit : pars d’ici, retourne où tu travailles, ne reviens pas ici. Ça n’a pas duré longtemps. Il a envoyé des Interahamwe avec Benoit à leur tête. Ils sont venus vers 15h, sont rentrés dans la maison où je travaillais, m’ont de nouveau demandé ma carte d’identité. Ils m’ont dit qu’ils ne l’acceptaient pas, qu’ils devaient me conduire après de notre bourgmestre.
En réalité, ça se voyait, c’était pour me tuer. Nous sommes sortis et une fois dehors, je leur ai demandé de me laisser retourner dans la chambre pour mettre mes chaussures. Je me suis dit qu’il fallait me sauver, pour mourir par balles plutôt  que d’être tué d’une mort atroce.
J’ai pu fuir en me faufilant à travers la clôture des voisins, mais je ne suis pas allé loin  car je n’avais pas de ressources. En plus je n’avais plus ma carte d’identité et il y avait tellement de barrières que je n’aurais pas pu les traverser toutes.

Après leur départ, vers 19h, je suis revenu à la maison.
J’ai supplié un militaire qui habitait là et était devenu un ami, je lui ai donné 10000 F, somme que j’avais sur moi puisque mes patrons m’avaient laissé de l’argent : il m’a accompagné, il a récupéré ma carte d’identité auprès du responsable de la barrière, il m’a conduit à un endroit ou j’ai pu trouver refuge.
Ce n’était pas loin, avenue Paul VI, au domicile d’un allemand où mon petit frère travaillait. C’est là que je me suis caché jusqu’au moment ou il a été mis fin au génocide, le 4 juillet 1994. Entre temps, la plupart des gens qui travaillaient avec moi à la barrière pensaient que j’étais déjà mort. Quand ils m’ont revu, ils ont été surpris, surtout que le militaire qui m’avait accompagné était revenu seul, ils ont pensé qu’il m’avait tué en contrebas non loin de là. »

Le supplice de l’interrogatoire

Après quelques précisions demandées par le Président, ni le Parquet, ni les avocats des parties civiles ne lui posent la moindre question.
Il est près de 20h, et commence alors un feu nourri de questions de la part de Me EPSTEIN, avocat de la défense, respectant cette fois-ci une distance convenable avec le témoin.
Il décortique chaque point de la déposition, puis l’heure et la fatigue aidant, l’ironie sarcastique refait surface, pointant ici la « chance » dont son interlocuteur a bénéficié, puis, là, une question de mauvais goût :
- aujourd’hui vous travaillez toujours dans le même quartier ?
- oui
- ça ne vous rappelle pas de mauvais souvenirs ?
- je n’ai pas le choix.

Pour finir, nous aurons droit à l’incontournable question sur IBUKA, une tarte à la crème… aigre.

Cette association de rescapés est, depuis le début du procès, dans le collimateur de la défense, qui la soupçonne de forger de faux témoins.
Oui, Jean Marie Vianney NYIRIGERA en fait partie. Et alors ? va-t-on aussi lui reprocher d’avoir survécu ?

Imperturbable, droit à la barre, le témoin répond sans impatience, avec constance et sans dévier de ses déclarations initiales, malgré la fatigue palpable dans la salle et la désertion progressive du public.
Il est 20h40, l’ambulance attend, les gendarmes aussi…

Sollicité pour des commentaires de fin par le Président, Pascal SIMBIKANGWA étale son obscénité morale:

« Ce Monsieur, c’est un grand comédien, il pourrait être Kakou (l’humoriste Elie Kakou ndlr) s’il n’était pas mort. »

Une formule ambigüe à souhait.
Puis sans vergogne, il ment de nouveau effrontément sur un point pourtant aisément vérifiable : selon lui, le témoin ment quand il explique qu’il a falsifié sa carte d’identité en grattant sous la mention Tutsi et en soulignant la mention Hutu :

« C’est impossible, si vous êtes Hutu, seule la mention Hutu est indiquée, si vous êtes Tutsi c’est pareil ».

Une simple requête sur Internet suffit  à démonter ce mensonge énorme et stupide :

Carte d'identité "ethnique" ayant facilité le génocide des Tutsi au Rwanda.
Carte d’identité « ethnique » ayant facilité le génocide des Tutsi au Rwanda.

20h50, l’audience est -enfin-levée.

Stéphanie Monsénégo

28 fév. – Isaïe HARINDINTWARI « le Tutsi de Pascal SIMBIKANGWA » charge son ancien protecteur

« Je l’aimais, et moi aussi il m’aimait.
Pascal était un homme respectable et nous le respections tous.
Il avait un droit sur la vie et sur la mort.
Il a dit, en parlant de moi : « Celui-ci n’est pas la solution au problème des Tutsi. »

Le décor est planté.

Le « Tutsi de Pascal SIMBIKANGWA »

Comme il le dit lui-même, Isaïe HARINDINTWARI était « le Tutsi de Pascal SIMBIKANGWA », le gardien de la maison d’en face, que l’accusé avait pris sous son aile.
… Comme un animal domestique ?

A trois reprises, il a échappé à la mort grâce à son influent voisin, ce qui lui vaudra, au lendemain du génocide, d’être emprisonné quelques temps car soupçonné d’être un Interahamwe.

Isaïe ne tarit pas déloges sur son protecteur :

« C’était un homme respectable, honorable. C’était notre ami, c’était un bon voisin.  Avant le génocide, il y avait un adage : quiconque va toucher aux Tutsi de SIMBIKANGWA va en subir les conséquences ».

Parmi les Tutsi que SIMBIKANGWA a hébergés pendant le génocide, Isaïe évoque notamment Pascal GAHAMANY, Martin HIGIRO, la femme de ce dernier et une autre personne … en tous cas bien moins de monde que les 50 réfugiés revendiqués par l’accusé.

Preuve de l’influence de ce dernier, le témoin indique d’ailleurs que « tout le monde savait que Martin (HIGIRO ndlr) était chez Pascal », mais que « personne ne pouvait attaquer le domicile de SIMBIKANGWA ».

Isaïe est sollicité par le président LEURENT pour identifier les différentes pièces de la maison de Pascal SIMBIKANGWA.
Très vite, l’entreprise s’avère peu fructueuse et révèle, une fois de plus, le fossé culturel auquel la cour est chaque jour confrontée :

« Honorable juge, on ne peut pas violer le domicile d’un homme.
Dans la culture rwandaise, un homme s’arrête au salon, il n’a pas le droit de savoir comment est la chambre d’un autre homme ».
Il ne va pas non plus à la cuisine : «
c’est une chasse gardée, c’est la même chose que sa chambre ».

Il peut en revanche parler des barrières : si son « ami » SIMBIKANGWA n’en concède que deux, lui en a compté au moins 4 dans ce tout petit pâté de maison :
« Ca faisait comme un rond point, il y en avait tous les 50 m ».

Retour du réel

Puis la salle est frappée par un violent retour du réel.
On sort des cartes et des plans, on sort des manifestations de gratitude et d’amitié pour sombrer dans l’horreur brute.
Le témoin décrit les meurtres perpétrés dans la maison de Jeanine, qui vivait non loin de là, en face de l’OMS, la cruauté inouïe avec laquelle les victimes ont été mises à mort, puis laissées à noircir
sous le soleil pendant près d’une semaine.
Le témoin s’arrête pour essuyer ses larmes.
Silence dans la salle.
Même à Kyiovu-les riches on n’échappe pas au génocide.

Pour Isaïe le gardien, Isaïe le moins que rien,  que Pascal SIMBIKANGWA daignera à peine regarder, son « sauveur » n’en était pas moins un ardent défenseur du régime.

Et c’est pour cette raison que, selon lui, l’accusé a distribué des armes sur les barrières, un épisode qu’il a vu à plusieurs reprises.
Plus d’une trentaine de fusils sont ainsi tombés aux mains des tueurs du coin.
Et « ils ont beaucoup tué ».

Pascal ? : « Il n’est pas le seul à nier »

Lorsque le Président LEURENT lui explique que Pascal SIMBIKANGWA conteste avoir vu des morts dans son quartier, il répond :
« Il n’est pas le seul à nier ce qui s’est passé devant le génocide …
Il y a une honte pour eux d’avoir tué des gens.
C’est un acte de bravoure de la part de ceux qui l’ont reconnu. »

Stéphanie Monsénégo

26-27 février – Les « zamu » à la barre

Mercredi 26 et jeudi 27 février, ce sont les gardiens des résidence, les « zamu » de Kyiovu-les riches, le quartier de Kigali où vivait Pascal SIMBIKANGWA, qui défilent à la barre, pour un examen à la loupe des événements qui s’y sont déroulés et auxquels l’accusé aurait pris part.

Vertige

Etrange vertige que cette analyse microscopique, qui révèle un double fossé, culturel et sociologique entre le tribunal et les témoins.
Me EPSTEIN, pour la défense, s’étonne que l’un d’entre eux ne se souvienne pas du nom de ses patrons. Quand on est un de ces « invisibles »,  chargé d’ouvrir et de refermer les portails, un blanc ou un autre, quelle est la différence ?
L’avocat croit ensuite trouver une incohérence chez un deuxième témoin, qui dit être entré chez Pascal SIMBIKANGWA, sans rien voir de sa maison… et pour cause, pas question pour un homme de sa condition de franchir le seuil du domicile du capitaine.

On apprend également, au détour d’un commentaire  émis par l’interprète, presque en passant, qu’en Kyniarwanda, la langue rwandaise, le mot fusil est invariable.
Un problème de taille,  face auquel la « cartésianité » française en prend un coup.

Des témoins en position d’accusés

La déposition des témoins se mue alors en un véritable interrogatoire, à tel point que l’avocat général, M. STURLESE, se voit contraint d’intervenir :

« Cela fait presque 15 ans qu’on vous questionne … en 2000, 2003, 2011 … et aujourd’hui, on va vous interroger pendant de nombreuses heures encore.
Pour ma part, je suis convaincu que ce que vous avez dit est globalement concordant … si je vous réinterroge, c’est parce que, effectivement, les subtilités du langage, les problèmes de mémoire peuvent expliquer des décalages entre les différentes déclarations.
Et puis, vous avez vécu des choses horribles … vous aimeriez oublier ce que vous avez vécu d’horrible pendant ces 3 mois… »

Le génocide au microscope

Le vertige aussi, c’est de se retrouver, 20 ans après, à décortiquer de micro-événements, des histoires quasiment triviales qui occulteraient presque l’horreur du génocide.

Pascal SIMBIKANGWA a-t-il oui ou non remis un fusil à l’un ? donné des choux et de la viande en conserve aux autres ? … sur les barrières, demandait-il qu’on tue les « Inyenzi » ou les Tutsi ?

C’est que l’instruction, confrontée aux mêmes difficultés que la cour, a préféré écarter les charges les plus difficiles à établir et l’on se retrouve du coup avec un dossier bien maigre par rapport à l’ampleur de la tragédie et à l’influence de SIMBIKANGWA.

Ce « simple civil », ce fonctionnaire « placardisé » comme il aime à le répéter, vivait pourtant dans le quartier des ambassades, à un carrefour stratégique, l’emplacement de sa maison et de celle du fameux « Protais Z » s’inscrivant aux avant-postes de la résidence présidentielle.

Outre son propre « zamu », il avait plusieurs domestiques, mais aussi un chauffeur –du moins jusqu’au meurtre de ce dernier, auquel la rumeur prête une liaison avec Madame SIMBIKANGWA.
Peu de temps avant le génocide, deux gardes présidentiels armés ont été postés devant sa résidence, un luxe pourtant réservé aux « hauts gradés »

Mais il disposait aussi de plusieurs véhicules, il était propriétaire de deux maisons dans Kigali, dont il continuait même à surveiller la construction de l’une d’entre elles pendant la « guerre ».
L’accusé, comme ses avocats, se garde bien, en effet,  de parler de génocide.
Les femmes, les enfants, les vieillards massacrés parce que Tutsi, ne seraient que des victimes collatérales d’un conflit militaire… On se demande alors pourquoi le régime de Kigali n’a pas mobilisé sa belle « défense civile » contre le FPR, pourquoi ces miliciens dûment entrainés n’ont pas été envoyés au front pour se battre contre l’envahisseur venu d’Ouganda.

Rien vu, rien su, rien entendu

Pascal SIMBIKANGWA applique la tactique des grands criminels de masse : rien vu, rien su, rien entendu.

Après deux jours d’un combat pied à pied, sa tactique marque toutefois ses limites : tous les témoins confirment la présence de multiples barrières à proximité de son domicile : à moins d’être aveugle, il ne pouvait pas les manquer.

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Ces barrières avaient plusieurs fonctions.
Les plus grosses, placés aux carrefours stratégiques servaient à filtrer les « Inyenzis ».
Les autres, faites de simples branches d’arbres et moins gardées, devaient également protéger les maisons des riches de la convoitise des Interahamwe.
Toutes, en tous cas, avaient pour mission de tuer les Tutsi qui se seraient aventurés là.

Mais Pascal SIMBIKANGWA maintient qu’il n’a su tout cela qu’en 2004, en lisant des ouvrages en prison.

Des corps ramassés avant leur apparition ?

Pourtant, un témoin déclare :
« On ne pourrait pas mentir qu’on a pas vu des corps, les voitures du ministère public remontaient la route tous les jours avec des corps. A chaque 100 ou 200 mètres, on pouvait voir des corps. On se disait que si le jour se terminait, la nuit n’allait pas nous laisser vivants. »

Devant chez Protais Z, le voisin de Pascal SIMBIKANGWA, considéré comme le chef des escadrons de la mort, les cadavres étaient parfois si nombreux qu’on les empilait pour consolider le barrage.
Pascal SIMBIKANGWA aurait même ordonné qu’on creuse une fosse pour les soustraire aux regards du CICR.

Lui, dit qu’il ne pouvait donner un tel ordre, puisque les services de « ramassage » de la Préfecture se chargeaient de « nettoyer » les rues.

Donc Pascal SIMBIKANGWA, qui n’aurait appris « qu’il y avait des morts » qu’en 2004, connaissait déjà, en 1994, l’existence d’un service de ramassage des corps ? Vertige.

Stéphanie Monsénégo

 

26 février : les gardiens de Kiyovu

article d’origine sur le site du CPCR

« J’ai assisté à un cinéma »

Après avoir qualifié la semaine passée certains témoignages de comédie, Pascal SIMBIKANGWA ne change pas sa ligne de défense. Il ponctue celui de Diogène Nyirishema, gardien d’une maison située à quelques encablures de son propre domicile (dans le quartier de Kiyovu) pendant le génocide, par un tonitruant et goguenard :  »j’ai assisté à un cinéma ! je n’ai jamais rencontré cet homme, je ne le connais pas ».
Pourtant, petit à petit, cette ligne se fracture par endroits : il reconnait avoir écouté la RTLM la veille; et  ce jour-là, y être allé, avoir beaucoup circulé pendant le génocide, et concède même avoir vu trois barrières de miliciens.
Il faut dire que la journée a été épouvante pour l’ancien capitaine.
Les deux temoins de l’après midi  décrivent sur plan son quartier cerné de barrières, dont une, en face de son domicile.
Si Salomon Habiyakare, lui aussi gardien dans le même pâté de maison, est aussi formel que Diogène Nyirishema, c’est que l’un et l’autre ont tenu une de celles-ci.
Plus ou moins contraints, plus ou moins innocemment, mais tous deux l’affirment : ils ont été témoins de meurtres et ont vu des cadavres, partout autour d’eux.
Ils attestent aussi avoir vu Pascal SIMBIKANGWA fournir au moins un fusil à Jonathan Rekeraho, responsable de la barrière près de la maison de son voisin Abderamane Sadala .
« Je l’ai fait par devoir et parce qu’il y avait des réfugiés chez lui, pour sa sécurité, on l’avait oublié ! » s’est défendu l’ex-capitaine. 80 réfugiés, précise-t-il. 
« 80 personnes chez Abderamane Sadala ? C’est un mensonge ! » tonne Diogène Nyirishema à l’adresse de Me Philippart (CPCR).
Comme la veille, Me Epstein s’emploie à attaquer le témoin sur des détails, sans pour autant le déstabiliser. Avec beaucoup de malignité, il lance alors à la salle  »on va passer à la question des barrières, c’est un sujet que vous maîtrisez mieux ».

« C’est insupportable ! « 

Il est  un peu plus de 15h30.
Me Epstein s’approche de la barre, de plus en plus près. Il  assène question sur question en direction du témoin pour tenter de confondre les contradictions de ses précédentes déclarations.
Ce dernier s’agite, s’embrouille.
L’avocat de la défense, toujours plus pressant, pose même alors la main sur la barre.
Diogène Nyirishema s’essuie le visage frénétiquement avec son mouchoir, perd ses moyens. Les esprits s’échauffent, la salle s’agite et l’avocat général Bruno Sturlese explose :  » c’est insupportable ! « .

Incident de séance

Le président Olivier Leurent intervient pour calmer les esprits. Me Epstein lui tourne le dos, tout sourire, face à la salle.
Il revient sur le fond et questionne le témoin sur la nature du fusil donné par Pascal SIMBIKANGWA. Enfin, pour conclure, il cherche à savoir si le témoin ne dissimule pas d’autres intentions, s’il se considère « comme une victime ».
Diogène Nyirishema lui répond d’une phrase « Je ne suis coupable de rien et ne vois pas en quoi je serais une victime ».
Diogène Nyirishema a aussi certifié que Pascal SIMBIKANGWA ravitaillait très fréquemment les barrières en vivres et en armes.
Salomon Habiyakare, lui, n’a vu Pascal SIMBIKANGWA sur une barrière que lors de la livraison du fusil à Jonathan Rekeraho. Mais il confesse avoir surtout gardé la sienne de nuit, en lieu et place de son collègue.
Il est 21 heures ce mercredi soir, et Me Bourgeot avoue à la cour sa fatigue, comme celle de son client  »qui s’endort ». Le président Olivier Leurent reconnait qu’il est tard, que l’ambulance de Pascal SIMBIKANGWA l’attend et suspend l’audience.
Elle reprendra demain avec l’audition de… Jonathan Rekeraho.
Guillaume Brunero.

SIMBIKANGWA n’a pas vu un seul mort durant le génocide

La matinée de ce mercredi 26 février est consacrée à la présentation des plans, photos et films qui permettent à la cour de se repérer dans Kyiovu et dans la maison de Pascal SIMBIKANGWA.

« Je disais n’importe quoi »

Interrogé par la suite sur son emploi du temps durant le génocide, l’accusé est bien contraint d’admettre que d’énormes contradictions se sont fait jour entre ses déclarations lors de sa garde à vue à Mayotte, qu’il confirme en 2009 et celles qu’il fait ensuite en 2011.

S’il indiquait au départ avoir passé la majeure partie du temps du génocide, « à la campagne » dans sa maison familiale à Rambura, il finit par dire le contraire, et indiquer qu’il n’a quitté Kigali que très rarement. Un changement de tactique lié à son changement d’avocats ?

Etonnement du Président LEURENT:
« C’est  étrange qu’il faille attendre février 2011 pour que vous indiquiez l’emplacement exact ou vous étiez à ce moment là ».

Fidèle à ses habitudes, Pascal SIMBIKANGWA biaise et répond à côté, incriminant ses conditions de détention  à Mayotte :
« Je n’arrivais plus à reconnaitre des pommes tellement j’étais décomposé. C’était comme si j’étais sous hypnose, je disais n’importe quoi ».

Pas un mort entre Kyiovu et Gisenyi

Puis les questions portent sur la réalité concrète du génocide : les barrières, les morts.
Pascal SIMBIKANGWA assène, formel et imperturbable jusqu’à l’absurde : il n’a pas vu le moindre cadavre durant le génocide, ce massacre de masse qui a  causé la mort de plus  de 8000 personnes par jour !

« Sur les barrières, depuis Kigali jusqu’à Gisenyi, je n’ai pas vu de morts. Quand je sortais dans mon pick-up, à cause de mon dos, je m’étendais, et je me remettais tout droit quand on nous arrêtait sur la barrière. »

Là il s’arrête se rend compte de sa « gaffe », puisque les victimes étaient justement tuées sur les barrières, et leurs corps entassés sur les bas-côtés. Alors il dévie :

« A mon domicile, à Kyiovu, vous verrez M. Le Président qu’il n’y a pas eu de morts. »

Une maison à géométrie variable ?

Pascal SIMBIKANGWA a décidé de jouer le rôle du Juste, celui qui a sauvé des Tutsi et se voit aujourd’hui accusé de manière inique.

Pourtant, là encore, il s’emmêle dans des contradictions, indiquant à la fois que sa maison était beaucoup plus petite que ce que l’on voit sur les plans établis par les gendarmes et, dans le même temps, qu’il y a  hébergé plus de cinquante personnes simultanément.

Quand on aime, on ne compte pas.

Stéphanie Monsenego

Valérie BEMERIKI : souvenirs d’une « repentie » de la RTLM

L’ancienne speakerine reprend du service

L’après midi commence avec une visio-conférence en direct de Kigali. Valérie BEMERIKI, une des journalistes vedettes de la RTLM, la « radio de la haine » apparaît sur les écrans, en « tenue de flamand rose », le costume de toile que doivent revêtir les prisonniers au Rwanda.

Comme bien des gens à Kigali, elle connaissait Pascal SIMBIKANGWA « de réputation », même si elle ne l’a vraiment connu qu’après être entrée à la RTLM, un poste qu’elle occupe après avoir été secrétaire au comité national du MRND, point d’observation privilégié de la mise en place du génocide.

C’est avec la même voix de tête, chantante et entêtante, avec laquelle elle encourageait jadis les tueurs sur « radio machette », qu’elle démonte aujourd’hui la défense de Pascal SIMBIKANGWA.

Depuis sa prison à Kigali, elle a eu le temps de réfléchir, et si, dit-elle, elle agit aujourd’hui pour la réconciliation nationale, on sent aussi qu’à 58 ans, l’ancienne speakerine fait presque profession de gardienne de la mémoire du génocide – côté bourreaux.

Des détails bien gênants pour SIMBIKANGWA

Le témoignage de Valérie BEMERIKI est précieux. Bien sûr, cette condamnée à perpétuité espère bénéficier d’un allègement de peine en témoignant contre ses anciens complices, mais sa déposition est émaillée de petits détails, de points de repères temporels qui ne laissent aucun doute sur sa véracité.

Le 7 avril, de son balcon au premier étage de la radio des Mille Collines, elle a vu Pascal SIMBIKANGWA discuter avec son patron au pied de l’immeuble. Une révélation anodine a priori, mais qui contredit l’histoire d’un homme terré à son domicile que voudrait bien nous faire avaler Pascal SIMBIKANGWA.

Au lendemain de la mort du président HABYARIMANA, Pascal SIMBIKANGWA dictait la doctrine officielle au directeur de la radio : « Il disait que l’attentat avait été perpétré par le FPR, Faustin Twagiramungu et les Tutsi de l’intérieur ».

Puis, vers le 17 avril, elle le revoit à une barrière dans Kigali, à un moment où l’accusé prétend pourtant s’être retiré « à la campagne ». Elle se souvient de la date parce que c’est le jour où les bâtiments de la Radio Mille Collines, situés juste en face de la Présidence, ont été bombardés par le FPR.
A tout malheur il y a du bon : après 10 jours de travail non stop à la radio, elle allait pouvoir enfin rentrer chez elle.

Pascal SIMBIKANGWA était à la barrière de Gitega (une des plus sanglantes ndlr). Dans sa voiture, des cartons remplis de munition.
Lui, dit qu’il transportait de la farine et du sucre pour le ravitaillement d’une famille de Tutsi qu’il « protégeait ».

Premières brèches dans la ligne de défense

SIMBIKANGWA admet donc être resté à Kigali, il admet même avoir circulé dans la ville… plus tard, il expliquera aussi aux avocats des parties civiles qu’il allait régulièrement au marché faire ses courses avec ses gardes du corps.

Quand il passait sur les barrières, les milices l’applaudissaient, l’acclamaient.
« Pascal SIMBIKANGWA était membre de l’ AKAZU et actionnaire de la RTLM : cela suffit pour dire qu’il était planificateur du génocide », explique Valérie BEMERIKI.

L’évocation des planificateurs la rend amère. Elle lâche sa posture de prisonnier modèle, s’échauffe, et dessine les lignes de fracture, la lutte des classes qui sous-tend l’après-génocide et compromet la réconciliation :

« Quand on a fait ça, on ne savait pas que c’était le génocide, on l’a su après. Les planificateurs ont utilisé le petit peuple pour faire le génocide. Si le petit peuple avait su que c’était le génocide, je crois qu’ils (les planificateurs ndlr) auraient eu peu de personnes derrière eux … Les gens qui plaident coupable, c’est le petit peuple. Aucun planificateur ne vous dira : j’ai participé au génocide … Les membres de l’Akazu, les membres du gouvernement … ils sont partis, ils nous ont laissé comme ça, dans les prisons. »

Et elle conclut, d’un ton presque guilleret :
« Salutations à SIMBIKANGWA ! »

Stéphanie Monsénégo

25 fev- Un témoin capital

Aujourd’hui, Théoneste MARIJOJE est le dernier témoin venu relater les faits reprochés à Pascal SIMBIKAGWA dans sa région natale, au lendemain de la chute de l’avion présidentiel.

région PrésidentChargé des ressources humaines dans une compagnie de construction rwandaise, il connait l’accusé « depuis les années 87 », les parents de ce dernier étant des amis de sa famille.

« Nous habitions côte à côte : il y a une distance d’environ 3,5 km entre nos maisons » .

Un bon éclairage sur l’appréciation des distances dans cette région très vallonnée et encaissée du Nord Ouest du Rwanda.

 

région RAMBURA

 Supervision du contrôle idéologique des populations

« Vers 1991-92, je voyais le capitaine SIMBIKANGWA pendant les vacances scolaires. Il venait dans notre région, plus précisément dans le centre de GASISA, la région natale de feu le président HABYARIMANA. Il venait superviser les réunions organisées par les autorités civiles et militaires dans nos établissements scolaires ».

Ces réunions étaient destinées à la « formation idéologique » de la jeunesse. On y vérifiait que les étudiants connaissaient la « bonne » version de l’histoire du Rwanda, celle de la révolution de 1959.

Le régime ne se contentait donc pas de formater les pensées, il envoyait également ses émissaires vérifier la bonne exécution de son endoctrinement.

Opérations de renseignement militaire

Le témoin est un homme « un peu évolué », selon ses propres dires.
Il fréquente des gardes présidentiels, qui sont légion dans ce « terroir présidentiel », leur offre à boire, les écoute parler…
C’est ainsi qu’il apprend –et vérifie par la suite de visu- que des armes lourdes (blindés, canons) ont été dissimulés des yeux de la MINUAR dans l’enceinte de la résidence de Juvénal HABYARIMANA.
A cette époque, Pascal SIMBIKANGWA, bien que « mis au placard » par le gouvernement multipartite, n’en était pas moins actif.
Le témoin relate en effet qu’il sillonnait alors la région pour s’assurer qu’aucun journaliste ni aucun blanc n’était venu prendre des photos. Une information apparemment peu décisive dans le cadre de ce procès, mais qui confirme que Pascal SIMBIKANGWA, après 1992, a poursuivi sa mission de renseignement au profit du Président HABYARIMANA.

Vu le 7 avril à Kibikehane 

Le témoin est la troisième personne à venir à la barre confirmer la présence de Pascal SIMBIKANGWA à l’école de Kibikehane, le 7 avril dans l’après-midi, au lendemain de l’attentat contre le Président HABYARIMANA.
Il offre une version des faits légèrement différente de celle des témoins de la veille et en même temps suffisamment concordante pour conforter sa crédibilité.
On comprend ainsi que le cabaret du conseiller SEBATWARE n’était pas un café ouvert à tous les clients :
« Après le 7 avril, on ne pouvait pas entrer dans le cabaret de SEBATWARE sans y avoir été invité (…). Lors des moments importants (réunions, attaques ndlr), on ne pouvait pas y entrer si on n’était pas un milicien ».
D’ailleurs, l’autre cabaret considéré comme un haut lieu de rencontres, celui de SEBATASHY,  affichait la couleur dès 1993, un panonceau indiquant à l’entrée : « Bistrot du peuple Hutu et Twa ».

Le témoin reconnait la photo du cabaret de SEBATWARE, même si certains aspects ont changé depuis 20 ans et explique qu’une barrière s’y trouvait :

« La barrière de Kibikehane était très forte, c’était un endroit stratégique pour les réunions …un endroit protégé aussi ».

ZOOM KIBIKEHANE

barrière SEBATWARE

C’est peut-être ce qui explique que les uns aient pu voir SIMBIKANGWA au cabaret alors que d’autres ne l’ont identifié qu’à la réunion de l’école de KIBIKEHANE

Le témoin a revu l’accusé le lendemain matin, alors qu’était lancée l’attaque des Tutsi réfugiés sur la colline de Kesho, puis, dans les semaines qui ont suivi, à l’école de Kibikehane, où il supervisait les entrainements d’Interahamwe.
Il apporte une information complétant celle des témoins de la veille : l’immatriculation « IT » de la fameuse Land Rover blanche depuis laquelle SIMBIKANGWA encourageait les entrainements désignerait les plaques des voitures d’ONG.
D’autres témoins avaient parlé d’une « voiture de projet » : serait-ce une voiture du programme GBK ? (programme agro-pastoral de développement dont l’accusé –et d’autres dignitaires du régime- ont grassement profité ndlr).

Les avocats de la défense demandent à voir les photos de la résidence du Président HABYARIMANA car ils semblent dubitatifs sur le fait qu’on ait pu y cacher des armes lourdes.
Cela ne ressemble visiblement pas à ce qu’ils attendaient : « la maison de famille » du dictateur assassiné apparaît bien modeste par rapport au faste ostentatoire de certains de ces homologues africains.
N’est pas Bokassa qui veut et HABYARIMANA a joué une autre carte, celle du bastion.
Il n’avait ni besoin d’un palais, ni d’infrastructures de protection particulières, la région toute entière lui était acquise.

Maison HABYARIMANA

Une affaire de vaches

Le témoin achève sa déposition avec une anecdote apparemment anodine eu égard au contexte, mais éclairante sur la personnalité de l’accusé.
La dernière fois qu’il a vu Pascal SIMBIKANGWA, c’était le 14 juillet 1994, quand tous fuyaient vers Gisenyi pour tenter de rejoindre Goma (RDC ex-Zaïre).

«  SIMBIKANGWA était dans sa jeep Land Cruiser. Devant lui, il y avait un troupeau de vaches. La vache d’un vieillard, qui partait lui aussi en exil, s’était infiltrée dans le troupeau de SIMBIKAGWA. Il a sorti son pistolet et tiré sur le vieillard. C’était entre 9h et 10h. »

On comprend que cet incident ralentissait sa fuite, mais pourquoi s’encombrer d’un troupeau pendant l’exode ?  Sollicité par la cour, le témoin explique :

« SIMBIKAGWA est le seul officier qui ait pu faire transiter son troupeau vers le Congo. Les jeunes gens qu’il avait entrainés sont allés dans son pâturage et ont convoyé ses vaches. »

Quand on sait qu’avant la colonisation, il suffisait d’avoir 10 vaches pour devenir Tutsi, on mesure mieux l’importance de ce cheptel, face auquel la vie humaine, d’un vieil homme qui plus est, ne valait pas grand-chose.

Interrogé peu après, Pascal SIMBIKANGWA confirmera malgré lui l’analyse, ne cherchant pas à se dédouaner de l’assassinat du vieillard, mais de celui de sa vache :

« Monsieur le président, je ne suis pas fou … je peux être méchant, c’est sûr … chacun a ses difficultés, mais tout cela c’est de la diabolisation, de la démonisation : pourquoi aurais-je pris un fusil pour tirer sur une vache ? »

Stéphanie Monsénégo

Procès Simbikangwa: 24 février 2014

Article d’origine sur le site du CPCR

Audition de Théoneste Habarugira.

Le témoin commence par évoquer une réunion qui s’est tenue le 7 avril 1994 en fin d’après-midi à l’école de Kibihekane, réunion au cours de laquelle sont décidés les massacres du lendemain sur la colline de Kesho. La présence de Simbikangwa est précisée, ainsi que les quelques paroles qu’il aurait prononcées concernant l’élimination des Tutsi à Kesho le lendemain.. Une « réception » est organisée en fin de journée au bar du conseiller Sebatware. Les tueurs partiront le lendemain vers Kesho mais devant la résistance des Tutsi, ils rebrousseront chemin pour aller chercher le renfort des militaires. Simbikangwa leur fera remarquer qu’ils n’ont pas combattu comme des militaires. Le lendemain, après avoir pris de l’essence chez Jaribu, le directeur de l’usine de thé, et ce pour incendier l’église qui se trouve au sommet de la colline, les tueurs se rendront de nouveau à Kesho en compagnie de militaires tels que Bagosora et Simbikangwa. Près de 1500 Tutsi seront tués ce jour-là.

Fin avril début mai, Simbikangwa aurait été vu en train d’entraîner les Interahamwe: il donnait des ordres aux militaires qui les transmettaient aux miliciens. Le témoin reconnaît qu’il a participé au génocide, qu’il a plaidé coupable.

Va suivre ensuite une série de questions qui va permettre au témoin de donner des précisions sur ce qu’il vient de dire:

Simbikangwa était fort écouté car il était proche du président.

Simbikangwa était quelqu’un de méchant et de fort agressif.

Simbikangwa a bien participé à la réunion du 7 avril à Kibihekane, réunion au cours de laquelle il aurait dit qu’il faut tuer les Tutsi et qu’il fallait aller à Kesho: « Nous devons éliminer l’ennemi où qu’il soit. »

Le témoin rapporte aussi que Simbikangwa participait bien à la rencontre de Kabaya, en 1992, au cours de laquelle Léon Mugesera a prononcé son fameux discours anti-Tutsi (Mugesera a été extradé par le Canada vers le Rwanda où il est actuellement jugé, ndlr).

Suite à la question de maître Daoud, le témoin reconnaît qu’il a tué des gens aux barrières mais il indique aussitôt que personne au Rwanda ne lui a demandé d’accuser le prévenu et qu’il est venu dire la vérité. A la question de maître Simon Foreman, avocat du CPCR, de savoir si des armes ont été distribuées, le prévenu répond par l’affirmative.

C’est alors au tour des avocats de la défense d’interroger le témoin. Maître Epstein est bien le seul à avoir compris que le témoin aurait dit que Simbikangwa n’était pas à Kabaya. Remous dans la salle, ce qui agace l’avocat de la défense. Colère de maître Daoud lorsque maître Bourgeot, autre avocat de la défense, revient sur le sujet.

Parole est enfin donnée à Pascal Simbikangwa. Fidèle à sa défense, il s’exprime avec une certaine agressivité. En substance:

– « L’homme qui vient de témoigner devant vous, je ne l’ai jamais rencontré. »

– Je ne suis jamais allé chez Zigiranyirazo.

– Tout ce qu’on entend, ce sont des « conneries » (sic).

– Ces gens-là ont appris à mentir.

– De ma vie, je n’ai jamais mis les pieds à Kibihekane. Les gens racontent les récitations après la victoire du FPR; »

En direction de maître Daoud qui lui pose une dernière question:  » Je n’ai pas de compassion envers les assassins. Je vous demande de ne pas en avoir. »

 

Audition de José Kagabo.

Le professeur Kagabo, historien à l’EHESS,  viendra à son tour à la barre pour rappeler le rôle de Simbikangwa dans l’affaire Lizinde, accusé par le régime Habyarimana d’être responsable d’une cinquantaine d’exécutions de personnalités de la république précédente. Condamné à mort puis à la réclusion à perpétuité, Lizinde sera libéré de la prison de Ruhengeri par le FPR (attaque qui déclenchera le massacre des Bagogwe, ndlr). Le témoin accuse Simbikangwa d’avoir fait torturer Lizinde et de l’avoir soumis à des traitements dégradants. Sera ensuite évoquée la publication du livre du prévenu, « La guerre d’octobre », déjà évoqué au cours de ce procès. Monsieur Kagabo soulignera enfin l’omnipotence de Simbikangwa dans son groupe clanique de la préfecture de Gisenyi.

 

Audition de Jean de Dieu Bihintare, agronome à Gishwati en 1994.

Cette audition se résumera à une séance de questions dans la mesure où le témoin n’a pas l’intention de faire une déclaration préliminaire. Le témoin est un tueur repenti. Evoquant la réunion de Kibihekane, le témoin confirme la présence de Simbikangwa, ainsi que celles de Bagosora, de Mpiranya et d’autres autorités civiles. Ordre était donné d’aller sur les barrières. Arrivé en retard à la réunion, contrairement à d’autres témoins, il n’ pas entendu l’intervention de Simbikangwa. Il ajoutera que ce n’est pas l’état rwandais qui l’envoie: « Je dis ce que je sais sur Simbikangwa. S’il dit qu’il était à Kigali, c’est à lui de fournir les preuves. Si je viens pour lui nuire, la justice le rétablira dans ses droits. »

Le témoin a vu passer beaucoup de véhicules à la barrière où il se tenait:  » Simbikangwa est passé mais ce n’est pas lui qui conduisait. »

Entre-temps, Simbikangwa avait repris ses propos obsessionnels:  » Tout ce qu’on a raconté est une machination, un montage lié à la méchanceté, à la haine, au refus de la reconnaissance de l’innocence. J’ai l’impression que cet homme a été manipulé par Ibuka (association d’aide aux rescapés, ndlr) qui prépare au mensonge.

« Vous êtes un juste »? lui demande maître Daoud. « Je le pense!’ J’ai fait un devoir d’homme respectable. J’ai eu la chance d’avoir des gardes qui m’ont permis de sauver des gens en difficulté. »

Et de terminer en disant qu’il y a erreur sur sa personne, qu’on le prend pour quelqu’un d’autre. « Je suis poursuivi par des Français: Alain Gauthier m’a jeté en prison! »

 

Audition de Gaspard Gatambiye, rescapé, technicien à l’usine de thé.

Une grande partie de sa famille a été tuée pendant le génocide, son père ayant déjà trouvé la mort en 1993 parce qu’il était Tutsi. Le témoin, manifestement ébranlé par le fait de venir témoigner en France, évoque des méfaits de Simbikangwa mais mélange les dates. La défense aura beau jeu de le prendre en défaut. Il parle d’une rencontre de Simbikangwa à Muteho, la fixant dans un premier temps en 1994. En réalité, il s’agira de 1991, après la mort au front du major des FAR, Rwendeye. Il avoue qu’il est traumatisé: d’où les imprécisions dans les dates. Evoquant son audition par les enquêteurs français en 2010, il reconnaît qu’il va abréger l’entretien dans la mesure où sa convocation a été largement diffusée autour de lui. Le témoin est manifestement terrorisé:  » Je suis aujourd’hui en France mais mon coeur n’est pas tranquille », finira-t-il par dire. Il accuse Simbikangwa de mentir sur le rôle de l’association Ibuka dont il est président dans son secteur.

L’avocate générale, prenant la parole, va prononcer des paroles lourdes de sens qui ne tempéreront pas les ardeurs des avocats de la défense lorsqu’il reprendront la parole.

« Je voudrais faire une observation, commence-t-elle. On regrette de vous avoir fait citer comme témoin car on mesure les risques que vous encourrez. On n’a pas assez mesuré la situation aujourd’hui. Vous êtes dans une situation impossible. C’est nous qui vous y avons mis ». L’émotion est palpable dans la salle. Le problème de la protection des témoins est clairement évoquée, et pas dans le sens où la défense veut bien l’entendre.

Une fois encore, c’est Pascal Simbikangwa qui aura le mot de la fin:  » Ce monsieur Gatambiye n’est pas celui que je connaissais. C’est un autre Gatambiye. Il y a une supercherie. » Faisant allusion à la mort d’un professeur dénoncée par le témoin:  » En 1991, j’aurais demandé qu’on tue un professeur? Je suis chrétien! Je n’ai jamais tué une mouche. Ce monsieur est un menteur. »

Une nouvelle fois on s’en tiendra là. Simbikangwa serait bien le seul à dire la vérité… Et il est bien le seul à le croire.

président du CPCR

24 fev- dernière audience : la peur au ventre

Rappel à l’ordre de l’avocat général

L’audience reprend avec une mise en garde solennelle de l’avocat général, M. Bruno STURLESE.
« La France a adopté la résolution portant création du TPIR, ce qui veut dire que nous acceptons aussi ses règles de procédure, parmi laquelle la règle concernant la protection des témoins. Ce n’est pas un sujet pour étudiants en maîtrise de droit, c’est une réalité (…) J’espère qu’on oubliera le nom de code qui a été révélé cet après midi. »

Me BOURGEOT l’interrompt alors pour le contredire et prétendre qu‘elle n’a pas donné cette information : dans la salle, le public se charge de rappeler à la cour ce que tout le monde a entendu.

« Quiconque incite à la levée de l’anonymat est coupable d’outrage au Tribunal. Si à l’avenir vous voulez levez l’anonymat, il faudra passer par une demande du TPIR, à défaut de quoi vous vous exposez à des poursuites par le TPIR. Ce n’est pas une protection décorative : tout le monde sait que certains témoins risquent leur vie. Des menaces, il y en a, et elles ne viennent pas d’où on voudrait nous le faire croire. »

Un témoin rescapé du génocide

L’audition du dernier témoin viendra totalement conforter ce dernier point.

En 94, il travaillait pour le projet Gishwaty, un programme de développement agricole, pastoral et sylvicole.
Rescapé, président de la branche locale de l’association IBUKA (association des victimes du génocide), il explique qu’une grande partie de sa famille a été tuée dans le génocide. 

Quant à son père, il est mort dès 1993, assassiné à l’arme blanche du fait de « ce qu’il était de naissance ».

Le témoin ne veut plus parler

Il a vu le père de Pascal SIMBIKANGWA rôder dans les parages alors qu’il répondait aux enquêteurs français, en 201O, et maintenant, il a peur. 
Il faut dire que toute les précautions n’avaient peut-être pas été prises, dans ce petit pays où tout  le monde sait ce que fait son voisin, même si ce voisin réside sur la colline d’à côté.

« Lorsque je suis allé me faire auditionner par les blancs, ils avaient informé la population qu’ils recueillaient des éléments de témoignage contre Pascal SIMBIKANGWA. »

Après de longues minutes de questions auxquelles le témoin ne répond pas vraiment, et un malaise de plus en plus palpable dans la salle, Aurélia DEVOS, la seconde avocat général, finit par déclarer :

« Mon collègue et moi nous regrettons de vous avoir fait citer devant cette cour, nous avons compris les risques que vous courrez. Nous allons juste retenir ce que vous avez dit à Me FOREMAN : « Je ne témoigne pas contre lui » (contre Pascal SIMBIKANGWA ndlr)

Me EPSTEIN, s’approche alors du témoin, de plus en plus près, comme s’il voulait entrer en corps à corps avec lui.
Entre deux deux, l’interprète fait obstacle… et il est assez massif !

Les échanges restent corrects, et permettent de mieux comprendre les réticences du témoin :

- Je suis un des avocats de Pascal SIMBIKANGWA
– C’est votre droit
– Vous avez dit que vous travaillez à l’usine à thé (actuellement ndlr) avec des membres de la famille de Pascal SIMBIKANGWA ?
– C’est ainsi
– Quels membres ?
– KABERA Protégène, son oncle paternel

Pascal SIMBIKANGWA : « un chrétien qui n’a jamais touché une mouche »

Le mot de la fin reviendra à l’accusé, qui prétend que le témoin est un usurpateur :
« Le Monsieur GATAMBIYE que je connaissais n’est pas celui-là … celui-là, c’est un responsable d’IBUKA (…) donc il y a une supercherie… Comme je suis un chrétien et que je n’ai jamais touché une mouche… ce monsieur, c’est un menteur ! »

Stéphanie Monsénégo