Simbikangwa : 2ème jour d’audience

« Scandaleux ! »

« Scandaleux ! » s’indigne doigt levé Me Alexandra BOURGEOT dans la salle n°3 de la cour d’assises du Palais de justice de Paris, à l’adresse du président Olivier LEURENT.

C’est que les questions posées par celui-ci à son client lors du 2ème jour d’audience, Pascal SIMBIKANGWA, jugé ici rappelons-le pour « complicité de génocide », sont embarrassantes.
Elles portent sur des accusations de torture, de participation présumée aux escadrons de la mort au Rwanda au début des années 90 (quatre ans avant le génocide).
Or, les faits ont beau être prescrits, raison de l’emportement de l’un des deux avocats de la défense, ils n’en demeurent pas moins des éléments indicateurs des fonctions et attributions occupées par l’intéressé.
Son parcours professionnel, voilà l’objet exact de cette deuxième journée du premier procès sur le sol français, d’un génocidaire supposé du génocide des Tusis et Hutus modérés du Rwanda de 1994.
L’accusé, cloué sur sa chaise roulante depuis un accident de voiture en 1986, semble croire l’incident profitable et joue sa partition en déroulant par le menu une version chronologique des faits qui l’exonère de toute responsabilité : tout cela n’est que le fruit d’une machination orchestrée par le FPR (Front Patriotique Rwandais, qui a mis fin au génocide) qui a fabriqué des faux, organisé une propagande éhontée dont les organisations droits de l’hommistes d’alors, et même la cour d’aujourd’hui sont les dupes; et lui, Simbikangwa, la victime.

« L’autre Pascal »

Car, à l’écouter, il n’a rien fait.
C’était un « autre Pascal », du « même grade » qui procédait aux interrogatoires (en fauteuil ?).
Lui, non. D’ailleurs, la veille il n’était même plus très sûr de son nom, stupéfiant la cour (« j’ai plusieurs identités », avait-il fini par confesser).
Aujourd’hui, il assure qu’il n’était pas non plus « le numéro 3 du service central de renseignement », mais un simple agent : « on m’appelait directeur mais je n’avais pas de fonctions, je n’avais pas de pouvoir de décision ».

Un agent qui s’est occupé un temps de la surveillance de la presse et de « traiter les journalistes » (« traiter ou mal-traiter ? » osera l’avocat général), mais qui ne lisait pas les journaux, « il y en avait trop, vous comprenez ».
Il rapportait à ses supérieurs, et puis d’ailleurs ensuite, ça n’a pas duré, il s’est retrouvé au chômage, mais curieusement toujours rétribué par le même service.

Il requiert alors la sollicitude de la cour : sans emploi, il était aux abois financièrement… ce qui ne l’empêcha pas d’investir dans la création d’un journal… »qui ne coûtait presque rien », mesure-t-il.
Il en a eu certes l’idée; puis « non, ce n’est pas moi qui avait eu l’idée » , l’a co-fondé, mais n’y est resté « qu’un mois et demi ou 2 mois », juste avant que celui-ci ne devienne illisible parce que propagandiste.
Ce qu’il date au « 10ème numéro », même si, soudain imprécis, il situe la sortie du n°1 APRÈS le KANGURA n°6 brandi par l’avocat général, publié en décembre 1990. Puis, finalement, il redevient sûr de lui : c’est bien simple, celui de la cour est un faux, une « usurpation » fabriquée de toutes pièces par le FPR.

Sa participation financière à la création de la Radio Télévision des Mille Collines (la radio du génocide) à même échelle que celles de caciques militaires, politiques et économiques du régime comme par exemple Théoneste Bagosora (considéré comme l’un des principaux responsables du génocide et condamné comme tel par le TPIR) et le président Habyarimana lui-même, est « un hasard ».
Du reste, elle n’avait que 3 motifs : « l’argent », « la culture » et la démocratie ( « je suis démocrate, et libre, je voulais favoriser la pluralité des opinions »).

Ensuite, il n’a jamais rencontré le conseil d’administration dont il concède avoir connu tous les membres, et n’a jamais écouté la radio RTLM.
Pourtant, il affirme qu’elle a changé de discours à partir « du 7 avril 1994″, même si « elle s’est arrêtée le 6 avril 1994″… »ah non, je crois que c’était le 17 avril, lors du bombardement de Kigali. »

Les 10 commandements des Bahutu (appels aux meurtres des Tutsis) publiés dans le journal Kangura en 1990 alors qu’il était en charge de la presse ?
Non, « j’en ai pris connaissance en 1993… /… mais je ne pouvais rien faire… « sans doute, souvenons-nous, parce que « démocrate, et libre, [il] je voulais [t] favoriser la pluralité des opinions ».

Tour à tour d’une précision extrême, lorsqu’il est question des fonctions de tel ou tel, Pascal Simbikangwa sait parfaitement se monter extrêmement vague dès lors que lui sont posées des questions très précises sur ses responsabilités.
L’homme digresse, ou répond par des questions directes au président ou aux avocats des parties civiles, au point qu’il sera rappelé à l’ordre plusieurs fois.
Même ses propres aveux sont sujets à caution puisqu’il réfute les dires de son interrogatoire lors de sa garde à vue à Mayotte.

« Et maintenant, c’est moi ! »

C’est que, entre deux « excusez-moi » à la cour, trop loin du micro, étouffés dans un blouson qui semble trop grand pour lui, l’accusé perd parfois pied « je ne vais pas répéter les mêmes choses mille fois, j’ai la tête qui chauffe Mr le président, je suis fatigué »; mais surtout le contrôle de lui-même.

Alors Pascal Simbikangwa retrouve sans doute ses allures de capitaine spécialiste du renseignement : dans un lapsus, ses avocats deviennent ses « conseillers », les preuves et conclusions du TPIR des faux, les avocats de la défense des naïfs, l’avocat général un mauvais professionnel qui le « défend mal »; le président un homme partial, la cour… une antichambre du Kigali d’aujourd’hui… où « tout le monde doit être coupable, il y a eu 2 millions de coupables, tous jugés… et maintenant c’est moi. »
Les yeux baissés et inexpressifs « s’exhorbitent » à mesure que l’accusé s’agite… aux alentours de 19h, à un moment, alors que l’audience touche à sa fin et que l’avocat général l’accule; un moment seulement, il s’oublie et invective la cour : « vous me jugez parce que je suis dans le camps des vaincus !!! »

Parfaite illustration du portrait de sa personnalité dressé en début d’après midi un peu plus d’une heure durant par Julie Landry: un homme combatif, sûr de ses racines, qui fait front dans l’adversité.

À ces mots, cette fois, c’est l’avocat général Me Bruno STURLESE qui se scandalise :  » je ne vous laisserai pas dire ça, toutes les pièces du dossiers sont ici examinées, contre-expertisées, authentifiées ! »

Cette idée de justice-là ne lui parle pas; il l’a clamé haut et fort, la défaite de son camp, c’est sûr, Pascal Simbikangwa ne l’admettra jamais.