Les réseaux d’influence

Le génocide des Tutsi n’a pas surgi de manière spontanée au Rwanda. Il est au contraire le produit d’une organisation particulièrement sophistiquée, reposant sur trois réseaux d’influence intimement imbriqués :
– l’ « Akazu » aux plans politique et économique,
– le « réseau zéro » ou « escadrons de la mort » au niveau militaire,
– et les « médias de la haine »,  instruments de propagande de l’idéologie génocidaire au sein de la société civile.

AKAZU

Le terme Akazu, apparu ouvertement en 1991, signifie « petite maison » en kinyarwanda.

L’Akazu est constituée par la famille proche ou éloignée d’Agathe KANZIGA, l’épouse du président. Ce sont des Hutu de la région de Gisenyi, dans le Nord du pays, qui contrôlent l’armée, les services publics et les entreprises d’État (thé, café, import-export…).

Une « mafia » familiale

Selon les historiens, à partir de 1989, l’Akazu comprend une trentaine de personnes : outre les trois frères et demi-frère de la première dame, Protais ZIGIRANYIRAZO, le Colonel Élie SAGATWA et Séraphin RWABUKUMBA, qui composent « l’Akazu restreinte » ou son noyau dur, on retrouve au sein de l’Akazu de hauts responsables des Forces Armées Rwandaises ainsi que des civils, qui accaparent les richesses du pays.

Certains, comme Michel BAGARAGAZA, qui dirige l’office du thé, profitent de cette proximité avec le pouvoir pour se livrer à de lucratives activités : sous couvert des exportations de thé, il aurait notamment supervisé le trafic de drogue.

Sous la houlette, d’Agathe KANZIGA, de plus en plus influente, ce clan se transforme en véritable mafia dont le président devient peu à peu prisonnier.

Dès mars 1990, l’ambassadeur de France au Rwanda, George MARTRES, décrit ainsi l’Akazu dans une note adressée au Quai d’Orsay  :

« C’est dans son propre clan, dans celui de son épouse ou dans celui de ses « amis » de Ruhengeri que le Président pourrait être mis en échec. Il a pris quelques distances à l’égard de ses beaux frères, bien que l’un d’entre eux contrôle de plus en plus le commerce extérieur en dirigeant la société « la centrale » qui bénéficie d’une position privilégiée. (…) Le plus puissant des colonels est le major SAGATWA, son secrétaire particulier, qui appartient au « clan de la présidente » »

L’incitation aux massacres de Tutsi et à l’élimination des opposants politiques

L’Akazu est responsable d’intimidations « musclées » et d’attentats contre les opposants au régime dans les années précédant le génocide. On l’accuse notamment d’avoir fomenté le massacre des  Bagogwe – un petit groupe Tutsi marginalisé du nord-ouest du Rwanda – perpétré en 1991 sans raison apparente par des militaires et des militants du Mouvement Républicain National pour le Développement et la Démocratie (MRND).

D’après Janvier AFRIKA, le capitaine SIMBIKANGWA, bien que ne faisant pas partie du « premier cercle » de l’Akazu aurait accueilli certaines réunions de l’Akazu dans sa maison, surnommée « la Synagogue ». (Jusqu’en 1992, Pascal SIMBIKANGWA, utilisait également le pseudonyme  de « David Safari Senyamuhara ». C’est à cause de ce prénom, David, que sa maison aurait reçu l’appellation de synagogue.)
Un rôle confirmé par l’analyse de Christophe M’FIZI, directeur de l’Office Rwandais d’Information (ORINFOR) en 1987 qui dénonça en 1992 le Réseau zéro.

“l’Akazu restreinte”

Selon Jacques MOREL (La France au cœur du génocide des Tutsi – Éditions l’Esprit Frappeur), il convient de distinguer l’Akazu restreinte, c’est à dire Agathe KANZIGA et ses trois « frères », de l’Akazu au sens large.

En effet, si les membres de l’Akazu étaient tous anti-Tutsi, et approuvaient les massacres périodiques de Tutsi auxquels ils recouraient comme expédients pour camoufler leur accaparement des richesses, tous n’étaient pas, initialement, partisans d’une élimination totale des Tutsi : certains avaient une épouse Tutsi (comme Pasteur MUSABE, frère de Théoneste BAGOSORA), ou des maîtresses Tutsi.

C’est l’attentat du 6 avril 1994 qui a conduit à leur radicalisation.

L’ Akazu pendant le génocide

Le tir de missile sur l’avion présidentiel tua non seulement le major SAGATWA en même temps que le président HABYARIMANA, mais il manqua aussi de peu Agathe KANZIGA : l’avion s’est en effet écrasé dans sa propre résidence.

Dès lors, l’ «Akazu restreinte » apparaît moins présente au sein du gouvernement intérimaire, notamment parce que la famille présidentielle a été immédiatement évacuée par la France après l’attentat.

« Ils se sont évanouis le 9 avril 1994, lors du pont aérien organisé pour le rapatriement des diplomates et ressortissants français » source : Les médias du génocide, J.P.Chrétien,1995.

Ceux qui sont restés, comme par exemple le capitaine Pascal SIMBIKANGWA, le colonel Théoneste BAGOSORA, Pierre Célestin RWAGAFILITA ou encore Tharcisse RENZAHO, le Préfet qui a supervisé les massacres à Kigali, n’ont manifestement  pas eu besoin du noyau dur de l’Akazu pour que le génocide soit perpétré.

Liste des membres supposés de l’Akazu, selon plusieurs sources :

Protais ZIGIRANYIRAZO
Colonel Elie SAGATWA
Séraphin RWABUKUMBA
Colonel Laurent SERUBUGA
Théoneste BAGOSORA
Séraphin BARARENGANA
Charles NZABAGERAGEZA
Alphonse NTIRIVAMUNDA
Joseph NZIRORERA
Noël MBONABARYI
Nathanaël MUSAZA
Léon MUGESERA
Casimir BIZIMUNGU
Come BIZIMUNGU
Boniface RUCAGU
Capitaine Pascal SIMBIKANGWA
Col. P. Célestin RWAGAFILITA
Col. Tharcisse RENZAHO
Félicien KABUGA
Ferdinand NAHIMANA
Juvénal UWILINGIYIMANA
Mathieu NGIRUMPATSE
Georges RUTAGANDA
Jean Bosco BARAYAGWIZA
Jean Baptiste GATETE
Jean Pierre HABYARIMANA
Colonel BUREGEYA
Pasteur MUSABE

LE RÉSEAU ZÉRO / LES ESCADRONS DE LA MORT / L’AMASASU

Au sein des milieux militaires, sévissait une nébuleuse activiste et extrémiste, étroitement imbriquée dans l’Akazu, dont l’existence est régulièrement mentionnée par des témoins de l’époque et les travaux de chercheurs.

Exécutions extra-judiciaires, collectives ou individuelles, exactions de toute nature, morts suspectes : les escadrons de la mort recouvrent une réalité aux multiples aspects.

Les témoignages se confirment les uns les autres en général, sans se recouper entièrement, du fait de la nature relativement clandestine et informelle de ces réseaux.

Cette nébuleuse avait pour objectifs, outre la mise en œuvre d’assassinats ciblés contre les opposants politiques,  de militariser des populations civiles Hutu et de déstabiliser suffisamment le régime pour faire échouer le processus de paix d’Arusha.
On peut distinguer deux branches :
– le réseau zéro et les escadrons de la mort d’une part,
– et, d’autre part, l’Amasasu (« Alliance des Militaires Agacés par les Séculaires Actes Sournois des Unaristes »), une société militaire secrète qui poursuivait globalement les mêmes objectifs (Amasasu signifie « balles » en Kinyarwanda).

Selon Colette BRAECKMAN – Rwanda Histoire d’un génocide, Fayard – 1994 – le nom « Unaristes » est probablement dérivé de l’UNAR, parti monarchiste Tutsi, qui avait créé sa propre milice, au lendemain de la révolution hutu de 1959 et assassina des dirigeants politiques Hutu.

Le réseau zéro et les escadrons de la mort

Leur existence a été rendue publique à l’été 1992, par M. Christophe M’FIZI, ancien directeur de l’ORINFOR, dans sa lettre ouverte de démission du MRND adressée au président HABYARIMANA. Christophe M’FIZI explique comment, selon lui, le MRND est réduit à l’immobilisme et poussé aux extrêmes par ce réseau :

« C’est le «Réseau Zéro» qui garrotte le parti MRND, décourage toute velléité de renouveau, emprisonne littéralement le chef de l’État dans un «leadership» désuet, incapable de générer un «imperium» nouveau et efficient. (…) C’est le «Réseau Zéro» qui attise les clivages ethniques et régionaux pour couvrir ses visées et ses intérêts. Le «Réseau Zéro» est d’autant plus puissant qu’il est occulte et qu’il dispose de moyens considérables financiers et d’autres…, innommables. »
Les crises politiques au Burundi et au Rwanda
André GUICHAOUA – p 617

En Août 1992, le journaliste Janvier AKRIKA dévoile l’existence  des escadrons de la mort, se désignant lui-même comme un ancien membre et décrivant les actions violentes auxquelles il aurait participé dans ce cadre.

Mais c’est grâce au travail d’enquête menée au Rwanda à l’automne 1992, par le chercheur Filip REYNTJENS, de l’université d’Anvers (Belgique) et le sénateur belge KUYJPERS, que le grand public, notamment européen, prend connaissance de l’existence du réseau Zéro.
Le chercheur et le parlementaire déclarent, lors de leur conférence de presse tenue au Sénat à Bruxelles en décembre 1992 :

« un groupe de personnes met tout en œuvre afin de faire échouer le procès de démocratisation. Il s’agit en l’espèce d’escadrons de la mort, qui sont organisés par une quinzaine de personnes, qui ont des fonctions importantes et qui se trouvent à proximité immédiate du Président. (…) Plusieurs personnes au Rwanda connaissent ce groupe qui opère actuellement sous le nom « réseau Zéro ». Cependant, ce groupe dispose d’un tel pouvoir et est tellement dangereux, que personne n’ose en parler et que les enquêtes judiciaires sont vouées à l’échec. »

Selon eux, le réseau Zéro avait pour objectif de « discréditer le changement en cours ». Il était composé notamment de trois beaux-frères du Président HABYARIMANA, ou jugés tels, Protais ZIGIRANYIRAZO, Séraphin RWABUKUMBA, le colonel Elie SAGATWA ainsi que le colonel BAGOSORA.

Dans une note complémentaire intitulée « Les escadrons de la mort », le professeur REYNTJENS écrivait :

« La technique la plus inquiétante consiste en des tentatives de causer des affrontements meurtriers. Nous possédons des témoignages très précis de ces déstabilisations au Bugesera et à Kibuye. Au Bugesera, les affrontements ont fait plusieurs centaines de morts, beaucoup plus de blessés et des milliers de déplacés. »

L’ Amasasu

Les motivations de l’AMASASU, société secrète créée au sein de l’armée au début de l’année 1992 sont assez similaires à celles du réseau Zéro : il s’agit d’un groupe d’officiers extrémistes qui considèrent que la lutte contre le Front patriotique Rwandais (FPR) n’est pas menée avec l’énergie nécessaire.

Dans une lettre, adressée le 20 janvier 1993 au président HABYARIMANA, ils appellent à la création de milices :

« Qui veut la paix prépare la guerre. Nous proposons que dans chacune des communes du Rwanda, il y ait au moins un bataillon de jeunes gens robustes initiés sur place, ne fut-ce que sommairement, à l’art militaire. Ces jeunes resteront là sur la colline, mais prêts à constituer une armée régulière au cas où les Inyenzis ne se décident pas à abandonner leurs ambitions de conquérir le pouvoir par la force. Les ministères de la Jeunesse, de la Défense et de l’Intérieur se chargeront de l’encadrement de cette armée populaire.»
Colette Braeckman
Rwanda Histoire d’un génocide . Fayard – 1994<

LES MÉDIAS DE LA HAINE

Le rôle majeur des médias extrémistes, et particulièrement de la tristement célèbre Radio des Mille Collines (RTLM) constitue une caractéristique fondamentale du génocide des Tutsi au Rwanda.

Au delà de la simple propagande, les génocidaires ont utilisé les médias comme une arme, un outil extrêmement opérationnel permettant de désigner publiquement les noms des personnes à tuer, d’organiser la « logistique » des massacres et de « donner du cœur à l’ouvrage » aux meurtriers par la diffusion de messages d’encouragement et de musiques populaires entrainantes, notamment la rumba congolaise.

Une responsabilité confirmée par le TPIR

En 2003, le verdict du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) dans le « Procès des médias » confirme l’indubitable rôle de ces derniers dans l’exécution du génocide :

« The newspaper and the radio explicitely and repeatedly, in fact relentlessly, targeted the Tutsi population for destruction. » « Les journaux et la radio ont explicitement et de manière répétée, en réalité sans relâche, ciblé la population Tutsi en vue de sa destruction ». (ICTR 2003 paragraphe 72)

Si la presse écrite s’adressait essentiellement aux élites résidant en ville, la radio présentait en revanche l’avantage d’être accessible à tous, en tous points du territoire, quel que soit leur niveau d’éducation.
Parallèlement à l’achat d’immenses stocks de machettes chinoises pour armer les paysans, le Rwanda importe des postes de radios et des piles en très grande quantité peu avant le déclenchement du génocide.

La presse écrite

Entre 1990 et 1994, à côté d’une floraison de journaux rassemblant des démocrates Hutu et Tutsi, l’Etat rwandais a ouvertement encouragé un réseau de médias extrémistes faisant l’apologie de la haine et de l’intégrisme ethnique.

En décembre 1990, la nomination à la tête de l’ORINFOR de M. Ferdinand NAHIMANA, l’un des idéologues du génocide et membre du MRND, marque cette volonté de radicalisation de la presse gouvernementale.

Ferdinand NAHIMANA recrute ou promeut aussitôt des journalistes qui partagent ses convictions et son origine régionale (le Nord du pays, comme le Président et le « clan » de son épouse ).
En parallèle, la presse d’opposition se voit de plus en plus harcelée et menacée, non seulement dans les médias extrémistes et par des tracts, mais aussi par l’appareil d’Etat, sous la houlette du Colonel Elie SAGATWA, chef d’Etat major particulier du président et beau frère de Pascal SIMBIKANGWA. Ce fut notamment le cas de Boniface NTAWUYIRUSHINTEGE, rédacteur en chef du journal Umurangi, qui aurait été torturé par le capitaine Pascal SIMBIKANGWA pour avoir publié une caricature montrant le président éclaboussé par le sang de personnes assassinées. (sources : Jean Pierre Chrétien – Les médias du génocide  ; Marie – France CROS, « Rwanda : menace militaire sur la démocratisation », La Libre Belgique, 05/12/1991)

KANGURA

Créé en 1990, Kangura signifie « réveille-le » en Kinyarwanda.
Le journal a largement recours aux dessins et caricatures pour renforcer l’impact de ses slogans, notamment auprès de ses lecteurs les moins éduqués.

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Souvent obscènes, ces illustrations exploitent le thème de la domination Tutsi : des hommes Tutsi châtrant des Hutu, des femmes Tutsi négociant leurs faveurs sexuelles contre un soutien de la communauté internationale…

En décembre 1990, le journal fait paraître, dans son KANGURAn°6, un texte intitulé « les dix commandements des Hutu », ouvertement raciste .

Les dix commandements du Hutu

Les protestations internationales à la suite de la parution de ce numéro conduisent à des sanctions de façade, qui se résument à la  la saisie du numéro suivant, mise en scène pour l’opinion internationale.

Le soutien du Président HABYARIMANA à cette presse extrémiste le conduira même jusqu’à défendre, au nom de la liberté de la presse, les prises de position de Kangura, lors d’une conférence de presse à Paris en 1991.

Kangura soutenait la CDR, revendiquant ce parti comme le sien, publiant une édition spéciale à l’occasion de sa création, avec un formulaire d’adhésion, et exhortant le lecteur à adhérer au parti.

UMURAVA

Les conditions d’apparition de ce journal, en avril 1991, sont révélées par Janvier AFRIKA au journaliste Jean François DUPAQUIER, qui l’interviewe en septembre 1995 :

« En 1989 on m’a retiré de l’hôtel où je travaillais comme « maneko » (indicateur de police) pour travailler directement au « service propagande » à la présidence. C’est comme ça qu’est née l’idée du journal Umurava Magazine en avril 1991 avec l’aide des services présidentiels et d’autres personnes qui étaient au pouvoir. C’est moi qui avais donné l’idée de faire un journal. (…) NAHIMANA était le conseiller politique. Il contrôlait les articles avec le capitaine SIMBIKANGWA. Il y avait aussi NZIRORERA et le pasteur MUSAZA ». (cité dans Jean Pierre Chrétien – Les médias du génocide, page 42)

Selon Janvier Afrika, la décision de créer Umurava Magazine aurait été prise par un petit comité comprenant, outre les noms déjà cités, le président de la République, le préfet de Ruhengeri, Charles NZABAGERAGEZA et l’un des beaux-frères du président, Séraphin RWABUKUMBA.

Kangura et Umurava Magazine, chacun dans leur style, constituaient tous deux les vecteurs de la même propagande d’incitation à la haine. Certains messages ou certaines caricatures étaient même publiés indifféremment dans l’un et l’autre magazine, « selon les ordres de la présidence qui commandait elle-même les dessins », aux dires de Janvier AFRIKA.

Intera

Fondé à l’initiative de Séraphin RWABNKUMBA en 1989, ce magazine s’est progressivement radicalisé.
Selon Jean Pierre CHRETIEN (les medias du génocide), le capitaine Pascal SIMBIKANGWA aurait rejoint la rédaction de ce journal, qui a publié, en décembre 1990, quasi-simultanément avec Kangura, les « dix commandements du Hutu ».

L’indomptable Ikinani

En juin 1992, les provocations de Radio-Rwanda (voir plus bas), à l’origine des massacres du Bugesera, ont conduit à l’éviction de Ferdinand NAHIMANA, alors à la tête de I’ORINFOR.
Ce limogeage fut vécu comme une véritable catastrophe par ses amis extrémistes.
C’est alors que le capitaine Pascal SIMBIKANGWA, jusque là cantonné à un rôle de « superviseur » des organes de presse extrémistes, aurait pris l’initiative de lancer son propre magazine, dont il confie la réalisation à la Régie de l’imprimerie scolaire. L’indomptable Ikinani prend la défense de Ferdinand NAHIMANA dans une lettre ouverte au Président HABYARIMANA, mais s’autorise aussi à braver le pouvoir, en titrant sur « la bonne nouvelle dans le Bugesera », allusion évidente au massacre de centaines de Tutsi générés par la rumeur lancée intentionnellement par Radio Rwanda.

« II y a quelques jours, on a entendu des cris que trente cinq Tutsi sont morts dans le Bugesera et on invite le pays à venir au secours de ces victimes. Les drapeaux du MDR, du PL et du PSD ont été mis en berne en signe de solidarité pour marquer leur souffrance pour ces trente cinq petits cancrelats qui se sont suicidés. » Source: L’indomptable Ikinani n° 1, mai 1992, épreuve d’imprimerie. Cité dans Les médias du génocide, p 63

Tout comme les autres médias de la haine, L’indomptable Ikinani n’a de cesse de véhiculer les rumeurs les plus malveillantes sur la vie privée de ses adversaires.
Pascal SIMBIKANGWA s’en prend notamment à la ministre de l’enseignement primaire et secondaire, Agathe UWILINGIYIMANA, qu’il décrit comme une « femme publique » objet de viols collectifs à répétition dans le dortoir des étudiantes de Butare.
Selon, Jean Pierre CHRETIEN, cette violente diffamation expliquerait peut-être les conditions particulièrement atroces de l’assassinat de la ministre, le 7 avril et la mise en scène sexuelle de son cadavre.

En tout état de cause, l ‘Indomptable-Ikinani n’a jamais été distribué : le n°1 a été détruit avant même sa sortie de la Régie de l’imprimerie scolaire.
Selon les cadres de cette entreprise, c’est le directeur de la Régie qui, effaré par la violence du magazine, l’aurait dénoncé à son nouveau ministre de tutelle, qui n’était autre qu’Agathe UWILINGIYIMANA elle-même.
La ministre aurait aussitôt ordonné la censure de la totalité de la fabrication.
Selon d’autres sources, la décision de faire détruire les journaux aurait été prise par le président de la République en personne, craignant une vive réaction de bailleurs de fonds

La radio

« The genocidaires used the media as a weapon. The hauting image of killers with a machete in one hand and a radio in the other never leaves you ». Les génocidaires ont employé les medias comme une arme. L’image obsédante des tueurs, une machette dans une main et une radio dans l’autre, ne vous quitte plus l’esprit.  Général Roméo Dallaire -The media and the Rwanda genocide – Allan Thomson – Pluto-Press – London 2007

La radio fut massivement utilisée pour transmettre les ordres aux milices des partis et aux Interahamwe, en particulier après que les lignes téléphoniques eurent été coupées à Kigali.
Radio Rwanda et la RTLM transmettaient  des instructions sur les endroits où ériger des barrages ou mener des recherches.
Elles donnaient les noms des personnes visées et des secteurs devant être attaqués.
Le vocabulaire employé donnait toujours l’impression d’un pays en état de siège, appelant les Hutu à «se défendre» en employant leurs «outils» pour faire leur «travail» contre les «complices de l’ennemi» . Dans les régions rurales, où la radio était  souvent la seule source d’information, les appels permanents à tuer les Tutsi et les déclarations répétées selon lesquelles le gouvernement était en train de gagner la guerre ont créé une atmosphère incitant de nombreux Hutu ordinaires à participer au génocide.

source : http://rwandanstories.org/genocide/hate_radio.html
source : http://rwandanstories.org/genocide/hate_radio.html

Radio Nationale du Rwanda

Jusqu’en 1992, l’Etat détient le monopole sur les ondes. A l’instar de l’ORTF en France, l’ORINFOR pilote la radio nationale et sa ligne éditoriale. Radio Rwanda, la radio nationale, dédiée à la gloire du Président HABYARIMANA et de son oeuvre offrait cependant une source d’informations pratiques, comme par exemple les résultats aux examens universitaires , les conseils municipaux etc..

Sous la houlette de Ferdinand NAHIMANA, nommé à la tête de l’ORINFOR en décembre 1990, Radio Rwanda change de cap et devient une véritable machine de guerre, vouée à la haine ethnique, dont les appels à la violence préfigurent ceux de la RTLM.

En mars 1992, Radio Rwanda fabrique de toutes pièces une rumeur selon laquelle des Tutsi « de l’intérieur » allaient attaquer les Hutu dans le Bugesera, province au Sud du pays. Soutenue par les autorités locales, la rumeur s’amplifie, et s’accompagne de recommandations, vite devenue injonctions : tuez les Tutsi avant qu’ils ne le fassent.

Plusieurs centaines de Tutsi furent ainsi massacrés, créant un tel émoi au sein des partis d’opposition que le Président HABYARIMANA se voir contraint de limoger Ferdinand NAHIMANA de la tête de l’ORINFOR, s’aliénant ainsi le soutien des extrémistes, outrés de voir leur idéologue ainsi écarté du pouvoir. Par la suite, et surtout durant le génocide, la ligne éditoriale de Radio Rwanda est restée quelque peu brouillée, diffusant des messages contradictoires, appelant parfois au calme, mais encourageant la plupart du temps la poursuite des massacres.

RTLM

La Radio Télévision Libre des Mille Collines est née suite à l’éviction de Ferdinand NAHIMANA qui préparait depuis 1991 un projet de libéralisation des ondes et de création de radio privée. Considérant qu’il fallait lutter contres les « dérives » de Radio Rwanda, un petit groupe de personnes entourant l’idéologue extrémiste créent, le 13 juillet 1993, la RTLM.

Les membres de l’Akazu et les chefs Interahamwe constituent l’ossature de l’actionnariat. Plus tard, la multiplication des « petits porteurs », – des personnes venues des horizons les plus divers, certains agissant par idéologie, mais la plupart dans l’idée de réaliser un bon placement -, servira de caution populaire, voire de « rideau de fumée » derrière lequel se cachent des financiers qui n’ont aucun problème pour réunir les fonds nécessaires au fonctionnement de la RTLM. Selon Alison De Forges, une immense majorité des actionnaires de la RTLM, environ 800 sur un total de 1 137, ne détenait qu’une seule action parce que « des efforts avaient été déployés pour avoir le plus grand nombre possible d’actionnaires en vue de créer le sentiment que la RTLM était la voix d’un grand nombre de Hutus ».
Pascal SIMBIKANGWA figure quant à  lui parmi les 50 premiers actionnaires de la RTLM, le « noyau dur » de ses fondateurs, détenteur de 20 actions pour 100 000 Francs Rwandais, une somme très importante au regard de ses revenus.

Félicien KABUGA, un richissime homme d’affaires lié au MRND, préside la radio. Félicien KABUGA est un proche du pouvoir, son fils a épousé une des filles de président HABYARIMANA.
C’est lui, notamment qui a importé des machettes chinoises en grandes quantités pour préparer le génocide.

La radio est dirigée par Ferdinand NAHIMANA et commence dès lors une campagne de déstabilisation et d’appel aux massacres, créant de toutes pièces des rumeurs destinées à attiser les violences inter-ethniques.

Le 6 avril 1994, c’est la RTLM qui annonce l’attentat contre l’avion présidentiel.
C’est elle aussi, qui deux heures à peine après le crash, répand sur les ondes la rumeur selon laquelle les militaires belges seraient à l’origine du tir de missile, provoquant selon certains, l’assassinat de 10 belges disséminés sur le territoire, mais très certainement aussi la violence et l’acharnement sur les casques bleus belges, massacrés le 7 avril au matin pour avoir tenté de protéger la Premier Ministre, Mme Agathe UWILINGIYIMANA.

Tout au long du génocide, la RTLM diffusera des listes de gens à massacrer, des informations sur les lieux où se réfugient les Tutsi pourchassés et des incitations à la plus grande cruauté, basées sur le principe que les Tutsi n’étaient rien d’autres que des animaux nuisibles (des Inyenzi – cancrelats) dont il fallait intégralement « nettoyer » le pays : ni les femmes, ni les vieillards et encore moins les enfants ne devaient être épargnés.

Après le 17 avril, malgré la destruction de son immeuble par un tir de roquette lancé par le FPR, la RTLM a pu poursuivre ses émissions, en installant son émetteur, selon certaines sources dans un véhicule blindé fourni, conduit et protégé par la garde présidentielle.