Avril – juin 1994 : les 3 mois du génocide

LE CONTEXTE IMMÉDIAT DU GÉNOCIDE : ARUSHA, LES MÉDIAS, LES MILICES

Au gré des offensives, des cessez-le-feu et de la recomposition du jeu politique ouvert au multipartisme à partir de juin 1991, les aspirations véritablement démocratiques côtoient les programmes de partis ouvertement racistes, comme la Coalition pour la Défense de la République (CDR).

Les accords d’Arusha

Le champ politique se radicalise à mesure que les négociations avec le Front Patriotique Rwandais (FPR) progressent pour aboutir, en Août 1993, à la signature des accords d’Arusha.

Ces derniers prévoient la mise en place d’un gouvernement de transition permettant de représenter l’ensemble des sensibilités partisanes. La perspective de partage du pouvoir et, plus encore, d’une fusion des armées (Forces Armées Rwandaises -FAR- et FPR) est inacceptable pour les extrémistes Hutu, qui n’ont de cesse de dénoncer ces accords.

En octobre 1993, une Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda (Minuar) déploie 2 500 hommes pour assurer l’application des accords d’Arusha, sous le commandement du général canadien Roméo DALLAIRE.

Les accords d’Arusha prévoyaient un processus pacifique de partage du pouvoir : en décembre 1993, le FPR s’installe à Kigali, avec un bataillon de 600 hommes. La situation est si tendue qu’ils sont cantonnés au siège du parlement, le Conseil National du Développement (CND).

Les Hutu favorables à la nouvelle donne institutionnelle figurent parmi les cibles privilégiées des extrémistes du « Hutu Power ».

Médias et milices

Les flots de haine propagés par la Radio Télévision des Mille Collines (RTLM) ou le bi-mensuel Kangura dépeignent les Tutsi comme autant de complices naturels du FPR prêts à soutenir le mouvement et à soumettre sous leur joug le « peuple majoritaire ».

Ces représentations de l’ennemi s’accompagnent de la mise en place d’une organisation matérielle : milices et structures d’autodéfense civile, voient le jour dès 1992, en particulier les Interahamwe attachés au Mouvement Républicain National pour le Développement et la Démocratie (MRND), rassemblant des milliers de civils hutu entraînés au maniement des armes à feu.

Les tenants de l’extrémiste hutu, réunis dans l’ « Akazu »,  réseau d’influence des proches de la famille présidentielle, s’emploient à harceler, allant même jusqu’à torturer toute voix dissidente.

L’ATTENTAT CONTRE L’AVION PRÉSIDENTIEL MARQUE LE DÉBUT DU GÉNOCIDE

Le 6 avril 1994, l’avion transportant le président HABYARIMANA est abattu par un tir de missile à son approche de Kigali.

Les auteurs de cet attentat n’ont à ce jour pas été identifiés et l’instruction est toujours entre les mains de la justice française, les pilotes du Falcon présidentiel étant Français.

La mort du « père de la Nation » offre un prétexte aux extrémistes qui accusent le FPR – et donc les Tutsi – d’en être à l’origine, avec la complicité des Belges.

Le colonel BAGOSORA prend la tête d’un comité de crise le soir même et manœuvre pour faire assassiner les principales figures de l’opposition politique, en particulier la Premier ministre Agathe UWULINGIYIMANA, qui aurait dû assurer l’intérim durant la période de vacance du pouvoir.

Le 7 avril, elle est tuée à son domicile et les casques bleus belges affectés à sa protection sont désarmés et battus. Massacrés à leur tour quelques heures plus tard dans l’enceinte du camp militaire de Kigali, leur mort précipite le départ des troupes internationales.

Parallèlement, les tueries débutent : les routes et les chemins du pays se hérissent de barrières censées barrer la route aux soldats infiltrés du FPR, lequel à repris l’offensive le 7 avril.

En réalité, tout Tutsi, du nourrisson au vieillard, est l’objet d’une campagne d’extermination implacable. Présentés comme des opérations de guerre, les massacres relèvent d’une logique d’éradication prise en charge par l’Etat et qui traverse toutes les franges de la société.

L’ÉTAT AU SERVICE DU GÉNOCIDE

Le gouvernement intérimaire qui prête serment le 9 avril rassemble des personnalités issues de différents partis politiques, respectant, en apparence seulement, la pluralité exigée par les accords d’Arusha : tous étaient en effet issus des factions « Hutu power » (extrémistes) de leur partis d’origine.

Théodore SINDIKUBWABO et Jean KAMBANDA deviennent respectivement Président et Premier ministre par intérim d’un État qui assure la direction politique du génocide tandis que l’administration, l’armée et les médias s’en font les relais et les exécutants.

Alors que les combats ont repris avec le FPR, et au mépris des objectifs stratégiques qu’aurait du leur dicter les impératifs de la guerre, les Forces Armées Rwandaises (FAR) mobilisent pourtant l’essentiel de leurs troupes dans l’exécution des massacres : le génocide se déroule en même temps que la guerre.

Au delà de l’armée, tous les moyens de l’État sont mobilisés dans l’extermination : fonctionnaires, fonds de la Banque Nationale et des ministères (notamment celui des travaux publics) et services de transport publics.

Des listes sont dressées, des dates fixées… préfets et bourgmestres sont appelés à mettre systématiquement en application les consignes génocidaires dans leurs administrations respectives.

La « gestion » des cadavres  atteste de cette minutieuse organisation : les préfets mobilisent camions-bennes et tractopelles afin de rassembler les corps laissés à l’abandon et de les enterrer dans de larges fosses communes.

Cadavres de Tutsi ramassés par camions bennes
Cadavres de Tutsi ramassés par camions bennes

À Kigali,  à la fin du mois d’Avril, le colonel Tharcisse RENZAHO fait procéder au « nettoyage » des rues de la capitale : selon Philippe GAILLARD, représentant de la Croix Rouge et présent sur place pendant toute la durée du génocide, 67 000 cadavres sont rassemblés en moins de 24h.

LA PROPAGATION DU GÉNOCIDE A L’ENSEMBLE DU PAYS :
UN GÉNOCIDE «DE PROXIMITÉ»

Un schéma d’extermination systématique

Les tueries atteignent rapidement les collines où ce sont les civils qui participent aux massacres de leurs voisins, selon des modalités partout similaires.

Les Tutsi pourchassés se réfugient dans des églises ou des lieux publics (écoles, stade…). Parfois, ce sont même les autorités locales qui les invitent à le faire : sous prétexte de « protection », les Tutsi sont surtout privés de nourriture et d’eau afin d’affaiblir leurs capacités de résistance. Ils sont ensuite assassinés en masse à une date fixée d’avance par l’administration locale : les victimes essuient des tirs d’armes automatiques et de grenades avant d’êtres achevées à coups de machettes ou de gourdins.

Sur les collines, les cartes d’identité « ethniques » n’étaient pas nécessaires pour identifier « l’ennemi » : les familles se connaissaient de longue date, partageant des activités et des liens affectifs fortement imbriqués. La déshumanisation des Tutsi – réduits au statut de « cancrelats » (Inyenzi) par la propagande des extrémistes Hutu- et les imaginaires de guerre défensive ont animé le zèle des tueurs et facilité leur violence sur des êtres avec lesquels ils vivaient jusque là « en bon voisinage ».

Aller travailler :
une «banalité du mal» poussée à l’extrême

Au cours des 3 mois du génocide, les massacres s’inscrivent dans le quotidien agricole des villageois. L’action même de tuer est désignée sous le terme gukora, signifiant « travailler » en kinyarwanda.
Les armes employées sont les mêmes que celles qui servent aux travaux des champs ou à la chasse : machettes et gourdins, mais aussi houes, serpettes, arcs et flèches, lances et mêmes des chiens…

Pourtant, la férocité et la cruauté déployées par les Hutu pour exterminer leurs voisins Tutsi a dépassé de loin les attentes du régime, et caractérise la spécificité de ce génocide.

La victoire du FPR

Le génocide des Tutsi s’achève avec la victoire militaire du FPR, marquée par la prise de Kigali, le 4 juillet 1994. Le Rwanda n’est plus qu’un charnier à ciel ouvert, aux ressources entièrement pillées. Tout est à reconstruire, et surtout, une société profondément traumatisée et déchirée.

Les cadres politiques et militaires du régime génocidaire fuient le pays, dissimulés dans le flot de près de 2 millions de civils Hutu qui se réfugient dans d’immenses camps de réfugiés au Zaïre, générant une nouvelle crise humanitaire –la seule qui ait véritablement mobilisé les médias occidentaux de l’époque- et la déstabilisation durable de la région.

Comme le souligne le rapport publié par Human Rights Watch et la Fédération Internationale des Droits de l’Homme,

« les tueurs avaient compté sur l’inaction de la communauté internationale et ils avaient raison. »

L’absence de réaction de la communauté internationale, et pire, la réduction des effectifs de la MINUAR (force d’intervention de l’ONU) de 75% de ses membres ont en effet facilité, si ce n’est encouragé, le génocide le plus foudroyant de la fin du XXème siècle.

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