6 mars matin : Joël GASARASI : « SIMBIKANGWA avait le droit de vie et de mort » – la défense cite un témoin dans l’espoir de le décrédibiliser

Gardien d’une maison dans le quartier de Kyiovu, Joël GASARASI s’est trouvé projeté dans le génocide et contraint, bien que Tutsi, à tenir une barrière.
Diogène, son « protecteur » et voisin lui avait en effet recommandé de se fondre dans la masse pour moins se faire remarquer.

« Tu seras plus protégé à la barrière que si tu te cachais » lui aurait-il dit.

Joël GASARASI reste prudent dans son témoignage.

Certes, il a vu Pascal SIMBIKANGWA venir sur sa barrière, certes, il a découvert qu’après le passage de ce dernier, l’un des gardiens était entré en possession d’une arme.
Mais il précise que, puisqu’il restait toujours un peu en retrait pour se faire discret, il ne peut affirmer avoir vu directement la remise d’arme.

Et puis, par chance, il « travaillait » sur une barrière faible, une barrière secondaire comme l’avait expliqué un autre témoin : les tueries avaient lieu non loin de là, sur la barrière « des chinois », qu’il qualifie de « Golgotha »

Joël GASARASI livre toutefois d’intéressants éléments de contexte, en particulier sur la personnalité de l’accusé et la perception que les gardiens avaient de lui :
« Fais attention, il dispose du droit de vie et de mort, il travaillait au sein de l’escadron de la mort … tu te ballades devant lui, il va te tuer. »

Curieuse tactique de la part de la défense que de citer ce témoin modéré dans ses propos, cohérent et constant.

On comprend en fait que les avocats de Pascal SIMBIKANGWA, sur demande de leur client, avaient cru trouver une pépite, qui aurait pu constituer leur botte secrète : Joël GASARASI, était surnommé MUROKORE, « le racheté » -un terme couramment employé pour désigner les « reborn christians »- un nom que portait également un Interahamwe du quartier, qui sévissait justement sur la barrière des chinois.
S’ils avaient pu faire croire que ces deux MUROKORE n’étaient qu’un seul et même homme, ils auraient peut-être réussi à décrédibiliser l’intégralité des témoignages.

Une inspiration qui rappelle étrangement les méthodes du régime HABYARIMANA, lorsqu’au moment du multipartisme, des journaux fantoches étaient créés (par SIMBIKANGWA ?) pour décrédibiliser la presse d’opposition.

Le mot de la fin revient au témoin, à qui Aurélia DEVOS, pour le Parquet, rappelle qu’au moment de sa déposition , il avait exprimé des inquiétudes :

-       Cette peur, vous l’avez toujours ?
-       La peur est finie, c’est terminé, répond-il en souriant.

Stéphanie Monsénégo

 

 

Pas de barrières à Kyiovu-les riches ?

Pascal SIMBIKANGWA, qui n’a rien vu durant ce génocide, et sûrement pas les morts, Pascal SIMBIKANGWA, qui n’a pas senti l’odeur de leurs corps lorsqu’il passait devant des bûchers improvisés aux barrières, Pascal SIMBIKANGWA, qui prétend que, dans son quartier, il n’y avait qu’une ou deux barrières… finira-t-il par lâcher sa posture de déni ?

Ici, un petit récapitulatif des barrières de quelques rues de Kyiovu telles que décrites par les témoins venus  au procès. Le quartier était bien protégé…

barrières Kyiovu

Procès Simbikangwa: 4 mars 2014 (2)

Article d’origine sur le site du CPCR 

Audition de Pascal Gahamanyi, demeurant aujourd’hui en Suède où il travaille.

Pascal Gahamanyi est le dernier membre de la famille à être entendu par la Cour d’assises: témoin important puisqu’il a passé les trois mois du génocide sous la » protection » de Pascal Simbikangwa.

Le témoin commence par reconnaître, comme son père et ses frères qui ont déjà témoigné, les rapports de bon voisinage qu’il entretenait avec le prévenu, avant le génocide.

Dès la chute de l’avion du président Habyarimana, il se terre avec les siens dans leur maison de Kiyovu, à Kigali: c’est la consigne reçue des autorités via la radio nationale. Dès le 7 avril au matin, leur demeure est attaquée par des militaires: la famille se disperse mais le témoin décide de revenir pour savoir où se trouve sa maman. Il se fait plaquer à terre, le fusil sur la tempe et ne devra son salut qu’à l’arrivée de sa mère, Hutu, qui supplie les agresseurs de ne pas tuer son fils. A peu près en même temps, Pascal Simbikangwa, alerté par son domestique, aurait crié aux assaillants de ne pas s’en prendre à cette famille. Le jeune Pascal va se rendre alors chez Simbikangwa où il reconnaît les deux gardes du corps de ce dernier: ils faisaient partie de ceux qui avaient voulu l’éliminer quelques instants plus tôt.

Va commencer alors pour le jeune Pascal ce qu’il va appeler ses trois mois « d’enfer » au contact permanent des deux gardes qui ont voulu le tuer et qui ne cesseront de le menacer jusqu’à la fin du génocide. S’organise alors la première fuite relatée par ses frères mais à cause de sa taille, et probablement « trop Tutsi », il ne fera pas partie du voyage: c’est ce qu’a décidé Pascal Simbikangwa. Ce n’est que début juillet qu’il rejoindra le Zaïre, avec l’aide de son hôte à qui il faussera compagnie à cause de la menace que le propre frère de Simbikangwa, Bonaventure Mutangana, fera encore peser sur lui. Contrairement à ses frères et à sa maman, il ne se rendra pas en Suisse mais il reviendra au Rwanda où il va vivre jusqu’en 1999 avant de décider de rejoindre la Suède où il vit actuellement.

Les questions du président seront pratiquement les mêmes que celles qu’il a posées à ses frères: présence d’un drapeau du MRND dans le salon? Le témoin confirme. Livraisons d’armes? Là encore, Pascal Gahamanyi confirme, même si sa version des faits n’est pas tout à fait semblable à celle de son frère Michel. Simbikangwa avait-il des problèmes de couple? Le témoin confirme encore: à plusieurs reprises il a entendu la femme de son voisin crier suite à une querelle. Simbikangwa tenait-il des propos anti-Tutsi? « Il ne se gênait pas pour dire que les Tutsi étaient des ennemis. » D’autres questions sur la raison pour laquelle leur famille avait été attaquée: « Ils cherchaient mon père pour nous tuer tous ensemble. »

Une affirmation revient, lancinante, dans la bouche du témoin: « Les gardes de Simbikngwa voulaient me tuer. » On a d’ailleurs l’impression que cette peur habite encore Pascal Gahamanyi, vingt ans après. Et toujours ce frère militaire, Mutangana, qui ne supporte pas sa présence. Pendant la durée de son séjour, le témoin rapporte que Simbikangwa sortait souvent, comme s’il partait au travail. Il dénonce le comportement des gardes qui se vantaient d’aller tuer dans le quartier. Il leur arrivait d’ailleurs de revenir mains et habits tachés du sang de leurs victimes. Ils auraient même tué le chauffeur de Simbikangwa qui ne semble pas avoir réagi d’une manière tellement efficace! Pourquoi n’est-il par resté chez sa tante à Kabaya avec son frère lors d’un voyage dans le Nord avec Simbikangwa? Sa présence risquait d’attirer des ennuis aux autres membres de la famille. Le témoin évoque aussi la fausse carte d’identité que va lui procurer Simbikangwa: vraiment utile, car c’est un faux assez grossier?

Et toujours cette question sur la présence de cadavres que Simbikangwa n’aurait jamais vus pendant toute la durée du génocide. « Impossible » se contente de dire le témoin.

Pascal Gahamanyi reconnaît que Simbikangwa lui a sauvé la vie, mais on sent comme un regret qu’il a du mal à exprimer: « Il aurait pu faire plus, me conduire dans une zone plus sûre, à Butare, par exemple! »

Autre question: « Les témoins ne peuvent pas dire des choses positives sur Simbikangwa, ils courent des risques? » La réponse est immédiate: « Ce n’est pas dangereux sinon je ne l’aurais pas dit. J’ai dit ce que j’ai vu. Si j’avais parlé à partir de ce que j’ai lu sur Simbikangwa, j’aurais dit beaucoup plus. » « Pourquoi Simbikangwa vous a-t-il sauvé la vie? » « Il a fait ce que tout le monde aurait dû faire. Je ne sais pas s’il voulait rendre service à mes parents. Il n’y avait pas de relations particulières entre eux. Il ne m’a pas sauvé par affection, j’étais simplement son petit voisin. »

L’avocat général va rappeler au témoin les propos plus précis qu’il a tenus devant les enquêteurs du TPIR, surtout concernant les propos de Simbikangwa aux barrières: « Simbikangwa était reconnu. Il s’adressait aux gardiens: »Nous vaincrons, il faut combattre les Tutsi et ne pas laisser passer les Inyenzi! ». Pascal Gahamanyi confirme en ajoutant que Simbikangwa n’a jamais sauvé personne aux barrières.

Vont suivre enfin les traditionnelles questions de la défense au témoin. Maître Epstein débite une série de questions en rafales mais on le sent moins combatif. Il donne l’impression de se résigner peu à peu. Le comportement de son client y est-il pour quelque chose? Maître Bourgeot, quant à elle, a toujours le chic de faire des réflexions déplacées, sans pour autant qu’elle s’en rende compte:  » Vous n’êtes pas parti avec vos frères à cause de votre physionomie de Tutsi que je laisse à l’appréciation de la cour! » Que sous-entend-elle en terminant ainsi son intervention? Une dernière question/affirmation cependant: « Vous avez vécu trois mois d’enfer. Je ressens une certaine colère en vous. ». Réponse du témoin: » Vous vous trompez, je n’ai pas de colère. » Le ton était cette fois presque compatissant. La défense baisse-t-elle la garde?

Comme à l’accoutumée, lors de la séance de questions au prévenu, Simbikangwa va sa lâcher et reprendre tous les poncifs qu’il nous a donné l’occasion d’entendre si souvent. Il a l’art de ne jamais répondre aux questions qui lui sont posées, d’embrouiller tous ceux qui aimeraient savoir. Au détour d’une périphrase, il nous apprend que sa soeur était amoureuse du témoin, à son insu, met presque en doute la mort de son chauffeur… Quant aux témoins, « ils ne mentent pas, ils récitent. Ils développent une stratégie de manipulateurs ». Tout cela, c’est bien sûr la faute « d’Ibuka avec le fameux Alain Gauthier qui est là et qui a beaucoup d’argent. Il entretient la haine. » Une obsession! Et parlant du témoin: « Cet homme, je l’ai sorti du cercueil. Il aurait dû me rendre le peu de services que je lui ai rendus. Ce n’est pas un homme libre. C’est la haine (qui l’habite), la haine de ceux qui ne veulent pas que les hommes se réconcilient. J’ai beaucoup aimé cet enfant. Il a manqué de forces. Ma soeur (aimée par un militaire mais amoureuse du témoin, ndlr) a choisi le prince et pas le chevalier. Je suis déçu. Il m’a déçu mais je ne regrette rien. »

Probablement troublé, l’accusé va conclure en confondant les couleurs du drapeau rwandais de l’époque avec les couleurs du MRND… « Pour un officier… » glissera malicieusement l’avocat général.

président du CPCR

Procès Simbikangwa: 4 mars 2014 (1)

Article d’origine sur le site du CPCR

Audition de Michel Gahamanyi, comptable.

« J’ai connu Simbikangwa comme voisin. Il nous arrivait de nous rendre chez lui pour regarder la télévision ou un film. C’était un bon voisin. » C’est ainsi que commence la déposition spontanée du témoin. Il n’a pas vraiment connu le prévenu avant le génocide car il était interne dans un collège en dehors de Kigali. Le témoin rappelle que pendant la journée du 7 avril ils sont restés chez eux, conformément aux consignes diffusées par la radio. Le 8 au matin, des soldats tentent de rentrer dans la maison de la famille Gahamanyi en escaladant le portail. Le père de famille demande alors à ses enfants de fuir chez les voisins. Seul Pascal, un des fils, est revenu dans la maison à la recherche de sa mère qu’il croyait à l’intérieur. Les militaires ont plaqué le jeune homme à terre et lui ont mis une arme sur la tempe. La maman est alors arrivée pour demander la grâce de son fils. De chez Sebazungu, le père de famille a appelé Simbikangwa pour voir s’il pouvait faire quelque chose. Le témoin, accompagné de son frère Albert, d’un certain Jean d’Amour et du « boy » se rend chez Simbikangwa. Le papa s’est fait transporter à la préfecture de la ville de Kigali sur ordre du préfet Renzaho que Simbikangwa avait conseillé d’appeler. Parmi les assaillants du matin, Pascal, le frère du témoin, a reconnu les deux gardes du corps de Simbikangwa, ce que ce dernier va contester. Contrairement aussi à ce que le prévenu prétend, la maman, Thérèse, ne logera jamais chez lui puisqu’elle s’est réfugiée chez un autre voisin.

Michel Gahamanyi, après avoir signalé les visites du frère de Simbikangwa, Bonaventure Mutangana, va relater l’épisode d’une livraison d’armes en donnant des détails fort précis. Simbikangwa est venu avec des armes et une fois qu’elles ont été prêtes, il est reparti avec. Pour les distribuer? Il décrit aussi l’exécution de deux personnes sur la barrière dite des « Chinois », à une centaine de mètres plus bas. Il observe la scène du jardin de Simbikangwa et signale qu’il a vu passer des camions avec des cadavres entassés à l’arrière. Son récit continue par la relation de deux tentatives de départ pour quitter Kigali. La voiture dans laquelle il se trouve est arrêtée à une grosse barrière et il doit rebrousser chemin: il revient chez Simbikangwa. Ce dernier, quant à lui, arrivera à passer cette barrière sans trop de difficultés. A la seconde tentative, il réussira à passer et restera chez sa tante à Kabaya. Le jeune Pascal, plus grand et « trop Tutsi » restera l’hôte de Simbikangwa pendant toute la durée du génocide. Le témoin retrouvera finalement sa mère et ils pourront partir en Suisse jusqu’à leur retour au Rwanda fin 1995.

A Kiyovu, Pascal, selon son frère, vit dans la terreur, à la fois des gardes de Simbikangwa qui ne rêvent que de le tuer, et du frère de ce dernier, Bonaventure Mutangana, qui veut aussi sa mort (Mutangana vit aujourd’hui dans la région parisienne, ndlr).

Va suivre alors la traditionnelle séance de questions destinées à éclairer des zones qui sont restées un peu obscures. Nous apprendrons que, selon le témoin, Simbikangwa avait le pouvoir de le laisser en vie ou de le laisser mourir. Il n’est pas rare, lors de cette étape de l’audition, que les témoins soient mis en face de leurs contradictions: problèmes liés à la mémorisation des faits près de 20 ans après, ou bien au traumatisme causé par la situation de stress dans laquelle se trouve alors le témoin. Ou pour d’autres raisons encore.

Maître Bourgeot, pour la défense, se hasarde à une explication:  » C’est un cas de conscience, pour vous, de venir témoigner pour Simbikangwa? » Réponse du témoin: « Pas du tout. Je voulais participer à la justice. S’il m’a sauvé mais qu’il en a fait tuer d’autres! » La façon de procéder de l’avocate irrite une nouvelle fois l’avocat général: « Vous faites durer pour durer », faisant allusion aux questions répétitives de l’avocate, questions qui ne font en rien progresser les débats.

Et lorsque son tour de parole revient, Simbikangwa retrouve ses vieux démons. Commentant le témoignage qu’il vient d’entendre: « Je viens d’assister à une scène fictive. A Gisenyi, personne n’a reçu d’arme de Simbikangwa. A Kiyovu non plus… Michel tient le même langage qu’Ibuka, même langage qu’Alain Gauthier… C’est une cabale… Ibuka ne veut pas la réconciliation nationale… Ibuka fait le recensement de tous les Tutsi au Rwanda pour rétablir les divisions… »

L’audition se termine sur ces paroles. Restera à entendre le dernier témoin de la journée, Pascal Gahamanyi, le frère des précédents. Ce témoignage est attendu car c’est le seul de la famille Gahamanyi qui est resté chez Simbikangw jusqu’à la fin du génocide.

président du CPCR

Procès Simbikangwa: 3 mars 2014 (2)

Article sur le site du CPCR 

Audition d’Albert Gahamanyi, fils de Célestin, 15 ans en 1994.

Le témoin, après avoir souligné qu’il vivait en bon voisinage avec Simbikangwa, évoque l’attaque des militaires le 7 ou le 8 avril: « On a eu peur, on s’est enfui. On est allé chez des voisins le temps que les militaires s’en aillent. On est allé chez Simbikangwa en passant par la clôture. Il nous a dit que nous n’avions rien à craindre chez lui. Je suis resté 4 nuits et 5 jours. » Simbikangwa les a alors conduits en voiture, avec sa mère et deux frères, jusqu’à Rambura, chez son père. Puis direction Gitarama. Le témoin s’est ensuite rendu à Butare avec sa soeur, puis à Gikongoro, en zone Turquoise, d’où les militaires les ont aidés à rejoindre le Burundi.

Le témoin rapporte qu’il y avait un « foulard » aux couleurs du MRND au mur du salon de Simbikangwa. Des membres du MRND venaient chez lui. Il n’a jamais vu le prévenu se rendre à des meetings du MRND, mais il l’a vu partir « habillé aux couleurs du MRND » et « revenir en disant qu’il avait participé à un meeting. » Le capitaine recevait des militants civils et des militaires chez lui, il était intéressé par la politique. Il ajoute qu’il « s’énervait, qu’il était toujours de mauvaise humeur, colérique », mais pas avec lui.

Le président présentera ensuite des photos de la maison de Simbikangwa ainsi qu’un plan du quartier, les quelques maisons autour de chez lui. Le témoin rappelle que sa mère est restée chez Nyiragire alors que Simbikangwa prétendait qu’elle avait logé chez lui! Chez le prévenu, en plus des Gahamanyi, il y avait la famille Higiro, la femme du pasteur hutu Twagirayezu et des enfants. Probablement pas une vingtaine de Tutsi!

Simbikangwa conteste que ses deux gardes aient participé à l’attaque de la famille Gahamanyi. Il a même hurlé aux militaires de ne pas s’en prendre à cette famille qui n’héberge pas d’infiltrés. Albert Gahamanyi atteste que les gardes de Simbikangwa sortaient parfois et revenaient, après avoir tiré, pour nettoyer leur fusil: ils auraient tué des gens dans la rue! Ce que conteste encore Simbikangwa!

Lors du déplacement vers Gisenyi, le témoin évoque le passage aux nombreuses barrières. Généralement, ils passaient sans encombre, sauf à une barrière. Simbikangwa a dû discuter, il avait peur pour sa belle-soeur. Albert signale de nombreux cadavres aux barrières; ils ont même croisé des camions remplis de corps. Mais Simbikangwa est bien le seul à n’avoir rien vu! Les interventions de Simbilangwa étaient très efficaces pour passer les barrières.

Les avocats de la défense vont ensuite poser toute une batterie de questions dont les réponses n’apportent pas un véritable éclairage sur le témoignage d’Albert Gahamanyi. Maître Bourgeot va même poser une question dont la réponse avait pourtant été déjà donnée avec une grande clarté. Il faut dire que l’avocate est parfois un peu distraite!

Simbikangwa, à la barrière, aurait dit en s’en allant, en direction des Interahmwe: « Mukomere ». Simbikangwa va prétendre que c’est une façon de saluer dans sa région. Plus généralement, c’est une façon d’encourager, ici les Interahamwe. Simbikangwa a l’art de jouer sur la bivalence des mots, souvent faite pour tromper les étrangers, les jurés dans ce procès.

A la question du président: « C’est courageux de venir dire aux assises que vous remerciez Simbikangwa de vous avoir sauvé! » « Je ne pense pas, répond le témoin, je suis libre de le faire. » Il rajoute que Simbikangwa l’a sauvé, mais il n’est pas le seul. Albert a été sauvé plusieurs fois  pendant le génocide.

Simbikangwa va ensuite être très louangeur à l’égard d’Albert Gahamanyi: « Il a fait un effort extraordinaire d’intégrité, d’honnêteté, mais il y a des petites choses… »

Le prévenu conteste le fait qu’ il y ait eu un petit magasin juste à côté de la cuisine dans sa maison de Kiyovu. Pourtant, pour bien connaître le Rwanda, je peux affirmer que toutes les maisons au Rwanda, quelle que soit leur importance, possèdent ce genre de « débarras » où l’on stocke les provisions, le matériel de cuisine, les légumes, etc…

Pour justifier le fait qu’il n’ait jamais vu de cadavres au barrières, Simbikangwa redit qu’il voyageait un peu allongé pour soulager son dos et qu’il ne se redressait qu’aux barrières. C’est pourtant là qu’il y avait beaucoup de cadavres…

Simbikangwa va revenir sur le témoignage d’Albert: « Je suis agréablement surpris. C’est extraordinaire, sa liberté (de parole) me surprend ». Et d’en rajouter: « En France, on a fabriqué les dossiers. Quant à Albert, sa parole est libre, plus libre que les autres. Si les Rwandais avaient ce courage de faire comme il fait, je serais libéré. »

Maître Daoud va poser une dernière question, malicieusement: « Je confesse que je n’ai pas été très rigoureux. Je n’ai pas lu le rapport psychologique vous concernant. Vous êtes un homme brillant, vous avez un charisme important, une personnalité extraordinaire. Je ne comprends toujours pas que, la présence des cadavres, vous êtes l’un des rares à ne pas en avoir vu! C’est difficile d’affronter l’acte d’accusation? »

Va suivre une longue réponse qui va être écoutée dans un grand silence. Je ne peux résister au « plaisir » de la livrer dans sa quasi intégralité.

»Votre question est complexe. On m’accuse de complicité de génocide et de crime contre l’humanité. A Gisenyi, avez-vous vu un seul mort contre moi? A Kigali? Quelques témoins contre moi, fabriqués, confectionnés, éduqués, nourris par la cupidité d’Ibuka. Ces gens-là se contredisent. J’aurais eu la volonté d’exterminer partie ou totalité des Tutsi? Personne, même si je suis condamné, personne ne me convaincra que j’ai aidé à exterminer la famille de ma mère tout en protégeant celle de mon père. J’ai essayé d’aider. Bagosora ne m’a pas pris comme réserviste. Sindikubwabo, le président intérimaire, était le beau-père de celui qui m’a torturé, Iyamuremye. On m’a accusé d’être le chef de la criminologie. On m’a accusé d’avoir frappé un journaliste. Les Gacaca de Kigali ne m’ont pas condamné, pas plus que les Gacaca de Gisenyi (c’est pourtant faux car Simbikangwa a été condamné à trente ans de prison! ndlr). Tout a été inventé en France. Tout a été amené par monsieur Alain Gauthier. Et on m’accuse d’être complice de crime de génocide et de crimes contre l’humanité? »

Ultime réflexion de maître Daoud: « Vous êtes innocent puisqu’on ne peut pas amener des morts qui peuvent vous accuser? »

« Mon Dieu! Mon Dieu! réplique Simbikangwa. La personne que j’aime sur la terre, c’est le corps de ma mère qui n’a pas eu de sépulture. Ma main n’a jamais trempé dans le sang! »

Ce sera le mot de la fin.

président du CPCR

Procès Simbikangwa: 3 mars 2014 (1)

Article d’origine sur le site du CPCR

Audition de Célestin Gahamanyi, haut fonctionnaire au Ministère de l’Intérieur en 1994.

En visio-conférence de Kigali.

La déclaration spontanée du témoin se résume en peu de mots: « Je n’avais rien de spécial à signaler sur Simbikangwa. Je ne sais pas grand chose car au moment des faits j’étais absent de Kigali. Après le 8 avril, j’étais parti de mon domicile. Je ne connais rien à son sujet. »

Lors de la séance des questions, le témoin, âgé de 75 ans, rappelle que dans les années 90/94 tout était « compliqué ». « La guerre dominait, tout le monde avait peur. Le FPR avançait, présenté comme un ennemi commun. Tout le monde cherchait à savoir comment sortir de Kigali à cause de la RTLM. Les ministres eux-mêmes avaient peur. » Monsieur Gahamanyi, étonnamment, ne connaît pas la réputation de Simbikangwa. Il se contentera de dire que c’était un bon voisin, finira par dire que des militaires sont venus chez lui à deux reprises le 8 avril, « probablement pour nous tuer. » Il demande alors à sa femme et ses enfants de fuir chez les voisins. Lui-même se rend chez un autre voisin, Sebazungu et finira par bénéficier de l’aide du préfet Renzaho qui enverra une voiture pour l’évacuer vers la Préfecture de la ville de Kigali. C’est Simbikangwa qui lui avait conseillé d’appeler le préfet. Il verra des hommes entrer et sortir en armes alors qu’il avait parlé de « distribution d’armes » aux enquêteurs. Quant à sa femme, elle se réfugiera chez un autre voisin, monsieur Nyiragire, que Simbikangwa prétend ne pas connaître, ou si peu. Ses fils iront chez Simbikangwa, mais cela il ne l’apprendra que plus tard. Renzaho, qui se rendait souvent à Gitarama, acceptera de conduire le témoin qui se cachera au séminaire de cette ville. Ses fils et sa femme finiront par bénéficier de l’aide de Simbikangwa, seul Pascal restant chez ce dernier. Le témoin reconnaîtra avoir rencontré le père de Simbikangwa chez lui et au bureau: une affaire de vente de maison à régler au bénéfice de son fils.

Monsieur Gahamanyi répète ce qu’il a dit lors de son audition: « Je souhaite que Simbikangwa soit grâcié. » Il le remercie d’avoir sauvé son fils Pascal, même s’il a vu Simbilangwa en tenue militaire.

A la fin de l’audition, Simbikangwa se penche hors de sa « cage » et tente de faire un signe de la main en direction de monsieur Gahamanyi. En vain. Mais il se félicitera du soutien de son ancien voisin.

La première question du président va embarrasser le prévenu: « Monsieur Gahamanyi vient de vous apporter son soutien alors qu’il est à Kigali. Le témoin ne serait donc pas manipulé? »

Comme à son habitude, Simbikangwa ne va pas répondre à la question mais s’insurger: « Madame le Procureur vient de faire une faute grave contre moi. Ce n’est pas la justice. Elle a dit que monsieur Gahamanyi aurait dit du mal de moi. C’est de la manipulation de l’opinion: c’est inacceptable. J’aurais aimé qu’elle soit juste avec moi. » Et de poursuivre en s’en prenant une nouvelle fois à l’association Ibuka au Rwanda qui organise « une chasse aux sorcières » avec le « Collectif qui lui est affilié. » En disant ce qu’il dit, « monsieur Gahamanyi se protège! »

Le président ayant lu le témoignage de madame Gahamanyi qui parle des nombreuses barrières, le prévenu s’insurge. Il rappelle qu’il a aidé des gens, qu’il a été courageux mais ne peut s’empêcher de redire que « Gauthier, avec son argent, corrompt tout le monde. ». C’est son idée fixe!

Maître Foreman en remet une couche: « Pourquoi monsieur Gahamanyi a-t-il dit qu’il n’a pas eu de pression? »

Réponse énervée: « Vous faites partie de ceux qui créent des problèmes… Votre association, c’est la terreur. Il faut arrêter de diviser les Rwandais. »

Pour se donner le beau rôle, en réponse à une question de l’avocat de la LICRA concernant l’attaque de Gardes présidentiels chez les Gahamanyi: « Ce sont des fous! » Et de réaffirmer, en contradiction avec beaucoup de témoignages, que jamais il n’a porté de tenue militaire.

Fin de la première audition de la matinée.

Lecture de l’audition de Dieudonné Nyetegeka par les enquêteurs.

Nous avions appris que le témoin suivant, Dieudonné Nyietegeka, trésorier des Interahamwe, ne souhaitait plus être entendu en visio-conférence de son exil canadien. Le président décide alors de lire sa déposition. D’avril à mai 1994, il a rencontré Simbikangwa à trois reprises:

1) le 9 avril 1994. Il a rencontré le prévenu à la RTLM et rapporte certains de ses propos: « Il faut être vigilant et se venger contre les Ibyitso. il faut inciter à la haine contre les Tutsi. » Il était en chaise roulante et habillé d’un treillis.

2) fin avril 1994. Il aurait vu Simbikangwa à une barrière, la plus dangereuse de Kigali, en compagnie de Bernard Maniragaba. Le témoin rentrait de Butare à Kigali. Il s’agissait d’une « barrière où passaient beaucoup de Tutsi. Simbikangwa aurait dit de « ne pas se fier seulement aux cartes d’identité. » Des corps gisaient près de la barrière. Simbikangwa semblait avoir de l’autorité sur les gens qui tenaient la barrière.

3) première quinzaine de mai. En repartant pour Butare, à la barrière de Gitikinyoni, près de l’embranchement de la route qui part vers Ruhengeri, le témoin aurait vu Simbikangwa s’entretenir avec le gardien de la barrière, Joseph Setiba, condamné à la réclusion à perpétuité. Le témoin rappelle que tout le monde avait peur du prévenu; c’était plus qu’un major.

Simbikangwa, évidemment, ne connaît pas ce témoin. Il aurait « acheté sa liberté » auprès du TPIR.

A maître Simon, il confesse: « Je sais qu’il y a eu des morts sur les barrières mais j’ai eu la chance de ne jamais en voir ». Puis d’ajouter, évoquant les problèmes du Rwanda: « Les Hutu et les Tutsi, c’est comme les Wallons et les Flamands! »

« Etiez-vous résistant après la mort d’Habyarimana? » demande maître Daoud.

« Avant la mort d’Habyarimana j’étais pour qu’on donne plus de place au FPR! (cf. son interview de Reporters sans Frontières. Selon moi, cette interview était donnée en direction des étrangers. Comme lorsque Habyarimana s’exprimait, ou lorsqu’on utilisait le terme « travailler » pour « tuer »!). Simbikangwa se fait encore passer pour le sauveur de nombreux réfugiés.

Les avocats de la défense feront ensuite la lecture des pages 83 à 89 du livre de Thierry Cruvelier « Le tribunal des vainqueurs » pour souligner le fait que Dieudonné Nyetegeka avait été un témoin hyper protégé et qui avait obtenu de ne pas être jugé pour services rendus au TPIR.

 

président du CPCR

5 mars – Martin HIGIRO : « Je ne lui ai pas dit au revoir »

Le témoin apparaît sur l’écran de retransmission, en visio-conférence de Kigali, assisté d’un interprète. Deux barrières, l’une physique, l’autre culturelle,  qui ne facilitent guère la communication… D’autant que le signal est haché, contraignant le président à reposer plusieurs fois ses questions.
La 23ème journée du procès de Pascal SIMBIKANGWA, accusé de complicité de génocide et de crimes contre l’humanité débute laborieusement.

Martin HIGIRO a vu Pascal SIMBIKANGWA pour la première fois le 7 avril 1994.
« Ce jour là, Bonaventure (MUTANGANA, le frère de Pascal SIMBIKANGWA, locataire d’une maison du témoin ndlr), m’a fait venir de Gikongoro, avec ma femme et mes deux enfants.
Je venais de le supplier de me faire fuir à l’ambassade de Suisse, où j’avais l’habitude de me cacher chaque fois qu’il y avait des manifestations.
En chemin, arrivés au niveau de l’église presbytérienne, nous avons rencontré une barrière très forte. Celui qui tenait la barrière a demandé à Bonaventure pourquoi il transportait des Tutsi et voulait nous transférer à une autre barrière, devant la BNR.
Bonaventure a préféré nous conduire temporairement dans une maison voisine. A la tombée de la nuit, le chef de la famille est rentré chez lui. C’était Pascal SIMBIKANGWA. C’était la première fois que je le voyais en face. Une fille lui a indiqué que nous avions été amenés par Bonaventure. Pascal SMBIKANGWA n’était pas très présent durant la journée : il partait le matin et rentrait le soir.
Plusieurs personnes sont passées durant notre séjour, mais je ne me faisais pas voir, surtout quand Pascal SIMBIKANGWA était présent. Quelques jours après, un homme appelé Abderrahmane SADALA est venu voir son voisin SIMBIKANGWA : je l’ai supplié pour qu’il nous fasse arriver à l’Hôtel Mille Collines et il a accepté.
Depuis ce jour-là je n’ai pas eu d’autres nouvelles de la famille de SIMBIKANGWA, car je suis parti sans dire au-revoir. Le domestique nous avait informés que ce soir là, Pascal SIMBIKANGWA 
allait nous faire du mal. Pascal venait de savoir que j’avais été emprisonné comme espion (au stade de Nyamirambo ndlr) et que j’étais Tutsi ».

Le témoin a été entendu quatre fois par la justice, d’abord par les enquêteurs du TPIR, puis à deux reprises par ceux de la justice française, et enfin lors d’une confrontation avec l’accusé. Lorsque le Président de la cour lui signale que sa version a changé au fil du temps et qu’en 2001, il n’avait pas fait état de la présence de sa femme et ses deux enfants, Martin HIGIRO répond :
« Peut être qu’en 2001, l’interprétation a été mal faite, et c’est pour ça que j’ai demandé une copie de mon témoignage ».

Bien que sa parole ne nous parvienne que par le truchement de la voix de son interprète, on le sent un peu agacé par ces mises en cause implicites de honnêteté.

Un agacement qui se renforcera quand Me EPSTEIN, soupçonnant une manœuvre  derrière l’absence du témoin à la barre, lui demandera de dévoiler, en public, la maladie dont il souffre et qui justifie qu’il ne se soit pas déplacé jusqu’à Paris.

Martin HIGIRO se souvient d’avoir côtoyé Pascal GAHAMANY chez SIMBIKANGWA, mais pas ses frères, Michel et Albert. Ces derniers ont par ailleurs déclaré que Martin HIGIRO est arrivé le 8 et non le 7 avril… Le président insiste : le témoin est-il sûr de son jour d’arrivée ?

Loin de fragiliser les témoignages des jours précédents, ces incohérences entre les souvenirs des différents rescapés seraient plutôt de nature à renforcer leur crédibilité, ou du moins à battre en brèche l’idée que tous les témoins seraient « préparés ».

Pendant son séjour chez Pascal SIMBIKANGWA, Martin HIGIRO a non seulement vu des drapeaux du parti MRND mais également des fanions de la CDR, son concurrent dans l’extrémisme.

Il y a vu aussi des fusils, une cinquantaine, stockés dans une sorte de magasin situé « à gauche du salon ». Pascal SIMBIKANGWA les distribuait à des personnes habillées « en uniforme du MRND et de la CDR » (des Interahamwes ndlr).

A lui aussi, comme à Pascal GAHAMANY,  Pascal SIMBIKANGWA a servi la même comédie du désespoir, pleurant des larmes de crocodile sur sa situation:
« Si le président HABYARIMANA ressuscitait, et qu’il me voyait en train d’héberger des Tutsi, que penserait-il de moi ?»

Lui aussi, comme Pascal GAHAMANY, se méfiait des gardes de Pascal SIMBIKANGWA et se cachait d’eux le plus possible.

En revanche, il n’a pas eu à subir, comme le jeune voisin réfugié, les menaces de mort de Bonaventure MUTANGANA, le mystérieux frère de Pascal SIMBIKANGWA, ex-militaire, que l’accusé n’a pas souhaité solliciter pour sa défense et dont l’ombre plane sur ce procès.

Il serait même heureux de le retrouver, pour le remercier.

Stéphanie Monsénégo

 

 

4 mars : des témoins cuisinés, un accusé vautré dans son impunité

Alors que l’on aborde les derniers témoignages, la posture de Pascal SIMBIKANGWA se fait chaque jour plus outrancière, ses mensonges grossiers contrastant singulièrement avec le traitement minutieux dont font l’objet les témoignages.

Pascal GAHAMANYI, l’ainé de la fratrie de rescapés venus déposer à la barre, est resté chez l’accusé tout au long du génocide, alors que sa famille avait pu se disperser, le père rejoignant la Préfecture pour se cacher dans la gueule du loup, la mère et les deux frères étant exfiltrés de Kigali grâce aux efforts conjoints de Pascal SIMBIKANGWA et d’un autre voisin de Kiyovu.

Lui, apparemment, on ne pouvait pas le sortir si facilement.

« Il y avait une grosse différence de taille et de structure : je faisais plus Tutsi que mes frères… ».

Alors il reste chez Pascal SIMBIKANGWA, sous la menace permanente de ses gardes du corps, ceux-là mêmes qui ont débarqué chez lui, le 8 avril au matin, le plaquant au sol, le canon de leur fusil sur la tempe.

– Tu es chrétien ? Tu es chrétien ? lui hurlaient-ils, pour qu’il fasse ses dernières prières.

« Ils cherchaient mon père pour nous tuer tous ensemble : c’est ce qu’ils ont dit. Notre mère est arrivée, elle les a implorés de ne pas nous tuer. Ils demandaient de l’argent, nous n’en avions pas, alors ils ont emporté les trophées et les médailles de notre père».

Et puis Pascal SIMBIKANGWA, derrière sa clôture, a rappelé ses chiens de garde.

Les GAHAMANY ne sont pas des « infiltrés », mais de simples voisins, leurs enfants sont familiers des lieux, ils viennent depuis longtemps regarder la télévision chez lui… et surtout Joyeuse, la petite sœur de SIMBIKAGWA a un faible pour Pascal, l’ainé des frères GAHAMANYI.

Pascal restera dès lors « attaché » à son protecteur jusqu’à leur fuite à Goma, en juillet 1994.

Il raconte comment, chaque jour, il vivait dans la terreur :

« Quand je suis arrivé les gardes m’ont dit qu’ils m’avaient raté, que ce n’était qu’une question de temps, que je serai le suivant. J’étais terrorisé à chaque fois que je les voyais… Ils partaient tuer les gens pendant que Monsieur SIMBKANGWA faisait la sieste. Un jour ils sont revenus couverts de sang, ils m’ont dit : voilà le sang des Tutsi et c’est toi le prochain ».

Loin de rester dans sa chambre à écrire, comme il souhaiterait le faire croire à la cour, Pascal SIMBIKANGWA sortait tous les jours :

« Il partait comme quelqu’un qui allait au travail. Il rentrait à midi déjeuner puis repartait après la sieste ».

Depuis la fenêtre du salon, Pascal GAHAMaNYI voit des armes arriver dans la maison :

« J’ai vu des fusils d’assaut dans sa camionnette et des munitions, emballées dans des sacs plastique transparents. Il y en avait 40 ou 50, le bac arrière était bien rempli ». 

Il a vu également un fanion du MRND, le parti d’HABYARIMANA, dont la dérive extrémiste a conduit le pays au gouffre génocidaire.

On lui demande de décrire les couleurs de ce drapeau : « rouge, vert, noir » se souvient-il.

Faux, selon Pascal SIMBIKANGWA, qui prétend avec culot qu’il s’agissait du drapeau national et non de celui du MRND –que des multiples autres témoins ont pourtant vu chez lui- mais que de toutes façons, les deux avaient les mêmes couleurs.
Une énormité, aussi facile à vérifier que celle proférée sur les cartes d’identité…

 

drapeau du MRND
drapeau du MRND

 

Drapeau du Rwanda en 1994
Drapeau du Rwanda en 1994

Lorsque l’avocat général lui demande de décrire le drapeau national, il se rend compte qu’il est allé trop loin, et invoque un trou de mémoire… Un officier, dans un pays dictatorial, ne se souviendrait plus des couleurs de son pays ??

Pas plus de vergogne, non plus, lorsqu’il prétend n’avoir jamais vu de cadavres sur les routes au prétexte qu’il inclinait son siège pour soulager son dos… une manœuvre impossible dans un pick-up simple cabine, le siège passager étant adossé directement à la paroi du camion.

Mais peu importe, les menteurs, ce sont les témoins, tous manipulés par IBUKA (association de rescapés ndlr), tous corrompus par Alain GAUTHIER, le président du CPCR, « qui ne veulent pas la réconciliation nationale ».

Tandis que Pascal SIMBIKANGWA joue la carte de l’outrance, quand ce n’est pas celle de la logorrhée, du flots d’inepties destinées à noyer ses réponses, les témoins, eux, passent des heures debout à la barre, interrogés par la cour puis « cuisinés » par les avocats de la défense.
Ils ont parcouru des kilomètres pour se retrouver catapultés dans une salle d’audience, sommés de remuer des souvenirs épouvantables, mis en doute à chaque imprécision de leur témoignage, culpabilisés d’avoir eu « la chance » d’être vivants…

Pascal SIMBIKANGWA aimerait bien faire rire le public, il lui donne juste la nausée.

Stéphanie Monsénégo

 

 

 

 

3 mars – les morts ne peuvent pas témoigner

En entamant le deuxième mois de ce procès, ce lundi 3 mars, la Cour d’assises de Paris a commencé de s’intéresser au sort de la famille GAHAMANYI. Ces voisins directs de Pascal SIMBIKANGWA, dans le quartier huppé de Kiyovu-les-riches, n’avaient qu’un seul tort en ces temps troublés : le père, bien que marié à une Hutu, était Tutsi, comme ses trois fils et sa fille.

C’est donc lui qui témoignera le premier, en visioconférence depuis Kigali, tandis que son fils Albert déposera à la barre dans la salle d’audience du Palais de justice de Paris, précédant son frère Michel qui témoignera demain matin, puis Pascal, l’aîné, qui vit aujourd’hui en Suède et déposera en visioconférence.

Célestin, tout d’abord. Docteur en philosophie de l’université de Fribourg, haut fonctionnaire du ministère de l’intérieur, où il chapeaute une direction générale, il bénéficie d’un logement de fonction à Kiyovu depuis les années 70, où ses enfants sont nés et ont grandi, dans un cadre privilégié, jusqu’au chaos de ces journées d’avril 1994.  Lorsque l’avion transportant le président Habyarimana est abattu, ce sont les vacances scolaires. La fille aînée de la famille est partie chez ses grands-parents à la campagne. Les trois garçons de 18, 15 et 14 ans sont restés à Kigali avec un jeune cousin. Le 8 avril en fin de matinée, leur destin rencontre la grande Histoire à l’instant où un soldat saute par-dessus le portail qu’il ouvre à ses congénères et les entraîne vers la maison. Célestin s’enfuit avec ses fils par la porte arrière. Ils se faufilent à travers une haie vers le jardin d’un voisin. Pascal, le plus âgé, s’aperçoit que leur mère n’est pas avec eux, il retourne la chercher dans la maison où les soldats le trouvent un instant plus tard.

Sont-ce les prières de la mère, ou l’intervention de Pascal SIMBIKANGWA qui les sauvent ? Car arrivé chez le voisin, Célestin appelle aussitôt le capitaine qu’il croit assez puissant et influent pour sauver sa famille. SIMBIKANGWA le renvoie à appeler le Préfet, lui qui travaille au ministère de l’intérieur, mais accepte d’aider les enfants. Il sort dans son fauteuil roulant et, par-dessus la haie qui sépare les jardins, intime aux militaires de s’en aller. « Ils ont obtempéré. J’étais capitaine, ça les a stoppés » explique-t-il aujourd’hui.

La suite de l’histoire est racontée dans les mêmes termes par Célestin, le père, et Albert, le premier de ses fils à avoir témoigné. Pour une fois, Pascal SIMBIKANGWA n’a pas grand-chose à redire à leur récit. Célestin, premier visé, se met sous la protection du Préfet RENZAHO, et s’installe dans un campement de fortune dans les bureaux de la Préfecture. Sa femme part chez un voisin, les garçons et leur cousin sont accueillis par SIMBIKANGWA. Albert expliquera qu’ils n’entreront jamais dans la maison de leur protecteur mais resteront dans le jardin, dormant le soir dans une voiture. Le cinquième jour, Albert et sa mère seront exfiltrés hors de Kigali. Michel et Pascal, qui témoigneront demain, devront attendre plus longtemps.

Pascal SIMBIKANGWA vous a sauvé la vie, n’est-ce pas ? souligne son avocat Maître Epstein.

Oui, concède Albert, qui a aujourd’hui 35 ans et travaille comme cadre administratif dans une ONG.

Et vous lui en êtes reconnaissant ? insiste l’avocat, pour qui ces récits de sauvetage sont une aubaine, après une série d’audiences éprouvantes pour son client, apparu au fil de la semaine dernière comme le maître d’un quartier de Kiyovu livré aux militaires et miliciens, sur lesquels son autorité semblait totale.

Bien sûr, et je le remercie dit le témoin.

Malicieux, le président LEURENT rappelle que Pascal SIMBIKANGWA avait prévenu que personne n’oserait témoigner en sa faveur tant les menaces du régime de Kigali, d’IBUKA, voire du CPCR planeraient sur qui oserait dire du bien du terrible capitaine. Ces remerciements font-ils craindre quelque chose à Albert quand il rentrera à Kigali ?

Non, je n’ai pas de courage particulier, ce que j’ai dit à votre cour, je l’ai déjà raconté à Kigali, je n’ai jamais rencontré de problèmes à cause de cela !

L’avocat ne veut pas terminer sur cette note qui restitue toute leur portée à tous les témoignages à charge des semaines passées, qu’il a systématiquement dénigrés comme dictés par Kigali. Le mot de la fin doit être positif :

Il vous a donc quand même sauvé la vie ?

Une troisième fois la même question, c’est une fois de trop ! Le témoin a compris qu’on veut l’enfermer dans une posture qui ne lui convient pas : « Pascal SIMBIKANGWA s’est occupé de moi pendant 4 jours et m’a aidé à quitter Kigali, mais la vie, ce n’est pas qu’à lui que je la dois ; il ne sait rien de ce que j’ai dû endurer encore à Gitarama, à Butare, à Gikongoro, les dangers de mort permanents pendant encore deux mois et demi. J’ai remercié Pascal SIMBIKANGWA, mais si je suis là ce n’est pas que grâce à lui ».

Car s’il a témoigné à décharge, Albert GAHAMANYI a aussi raconté ce qu’il savait de son protecteur : le fanion du MRND, le parti unique, auquel SIMBIKANGWA nie avoir jamais apporté son soutien, accroché dans son salon, les venues de militaires, d’officiels, et même une fois d’un ministre, rendant visite à celui qui voudrait se faire passer pour un fonctionnaire de rang subalterne, et ces coups de feu qu’on entendait dans le quartier, avant que les deux gardes du corps de SIMBIKANGWA rentrent nettoyer leurs armes en parlant des meurtres qu’ils venaient de commettre.

« Jamais mes gardes ne pouvaient sortir de chez moi sans ma permission, je ne peux pas croire qu’Albert ait vraiment vu ce qu’il dit » commentera l’accusé, tout comme il continuera de nier avoir jamais vu un cadavre lorsqu’il passait aux barrières – même celle de Giticinyoni, la barrière du redoutable SETIBA, le chef des Interahamwes qui décidaient qui pouvait entrer ou sortir de Kigali et abattaient sur place tous les Tutsi qui se présentaient. Y avez-vous vu des morts, est-il demandé à Albert ? Bien sûr, il y avait des corps, des hommes, des femmes, jusqu’à la rivière. Que SIMBIKANGWA ne les ait pas vus ? Ce n’est pas vraisemblable !

L’accusé reste pourtant imperturbable, droit dans son mensonge qui ne convainc personne.

Fidèle à sa méthode, il fabrique de la rationalité là où il n’y en a pas. Ses réponses sont confuses, lentes, mais se veulent cartésiennes : ce n’est pas à sa mémoire qu’il a recours pour répondre aux questions, mais à la rhétorique : « Si j’avais vu des morts, pourquoi ne le dirais-je pas ? ».

Maître DAOUD, pour la FIDH, conclut :

« Donc, si je résume votre position, puisqu’on ne peut pas amener à cette Cour des  morts qui peuvent vous accuser, c’est que vous êtes innocent ? »

SIMBIKANGWA n’a pas de mémoire. Il vit dans un système mental fait d’arguments, de références logiques. Le mensonge est tout ce qui reste de sa vie.