25 ans : feuille de motivation de la cour d’assises

Pascal SIMBIKANGWA est condamné à 25 ans de réclusion, la France reconnaît le génocide des Tutsi et les crimes contre l’humanité à l’encontre des populations civiles et des opposants au régime Habyarimana.

La France a enfin mis en oeuvre la compétence universelle votée en 1996 pour le Rwanda.

Ici l’intégralité de la décision de la cour : Motivation Simbikangwa

13 mars – Plaidoirie de Me EPSTEIN pour la défense

Me EPSTEIN ouvre sa plaidoirie avec éloquence, s’adressant à la Cour en une introduction forte et claire :
« Pendant 6 semaines, vous avez essayé d’attraper le regard insaisissable de Pascal SIMBIKANGWA … pendant 6 semaines vous avez dû rester attentifs … cela sera difficile de juger en France un étranger pour des faits commis à l’étranger… la peine perpétuelle a été demandée par l’avocat général, moi, je vais vous demander de l’acquitter ».

Mais très vite, l’avocat, qui dénonce « un procès en sorcellerie fait à la défense », laquelle aurait été «accusée de négationnisme», ne peut s’empêcher de reprendre les antiennes de son client : « … alors qu’on sait pertinemment que c’est le FPR qui a abattu l’avion d’Habyarimana ».
A ce jour, nombreux sont ceux qui aimeraient avoir une idée aussi claire que lui sur ce sujet, à commencer, en France, par les familles des pilotes de l’avion.

La plaidoirie se poursuit sur une critique de « la dictature intellectuelle » qui aurait régné dans le Tribunal, comme une ombre portée de la « dictature de Kigali » à Paris.
Dans ces conditions, on se demande comment le procès aurait pu gagner à être délocalisé au Rwanda, comme il l’a pourtant réclamé la semaine dernière.

Me EPSTEIN, déplore que le procès n’ait permis ni débat ni controverse, que « tout ce qui se rapporte de près ou de loin à l’accusation est sacré ».

Imprégné de conspirationnisme, il accuse les experts de contexte de faire tous partie de la même équipe, celle de l’EHESS…
Pourtant, ni Philippe REYNTJENS, ni André GUICHAOUA, ni Jacques SEMELIN, ni tant d’autres encore ne font partie de cette vénérable institution.
Sur 15 témoins de contexte, seuls 3 d’entre eux en sont issus : un peu maigre pour constituer une équipe.

Puis il explique combien SIMBIKANGWA constitue un coupable idéal, « un vrai méchant, un homme de l’ombre … qui permettra à la cour d’assises de dire que c’est à Paris qu’a été condamné le premier responsable de génocide ».

Tentant de démontrer que son client n’était pas un dignitaire puissant, il égrène cependant malgré lui les indices qui prouvent le contraire : on a vu des ministres chez lui, il a été hospitalisé en Belgique, il a bénéficié d’avantages acquis (dont la voiture adaptée à son handicap)… mais rien de tout cela ne permettrait d’en déduire qu’il serait proche d’HABYARIMANA.

De même, alors que seuls les experts André GUICHAOUA et Filip REYNTJENS (qui ne font pas partie de l’EHESS ndlr) trouvent grâce à ses yeux, il se « tire une balle dans le pied », en prétendant que REYNTJENS aurait établi sa liste de membres d’escadrons de la mort sur la seule foi du témoignage d’Afrika JANVIER, menteur avéré. Etrange, quand on sait que le professeur belge a amplement démontré la rigueur méthodologique avec laquelle il a travaillé, s’appuyant bien entendu sur de nombreux témoignages concordants et fiables avant de dresser cette fameuse liste sur laquelle l’accusé figure en bonne place.

Menteur Georges RUGGIU, menteuse, Valérie BEMERIKI, … menteuses aussi, les traductions d’UMURAVA magazine ?

« On n’a que les traductions non contradictoires, qui ont été lues pendant une plaidoirie pour vous faire peur », dit-il aux jurés, omettant de mentionner que ces pièces avaient été versées au dossier en toute régularité et que son client avait tout loisir d’en contester la traduction s’il le souhaitait, puisque, ne l’oublions pas, M. SIMBIKANGWA est rwandais et parle donc couramment le Kinyarwanda…

Mais manifestement, on ne doit rien attendre des « sbires de Jean Pierre CHRETIEN », si ce n’est des mensonges.

Tous menteurs, tous manipulés : on se croirait dans un livre de Pierre PEAN.

Ce n’est qu’à l’issue d’une heure de plaidoirie que Me EPSTEIN se décide enfin à parler de son client :
« plutôt que de chercher à le connaître, on l’a déshumanisé … on a réussi l’exploit d’enlever sa dignité à un dignitaire ».
Lapsus ?
Pour quelqu’un qui s’est évertué à démontrer que son client n’était qu’un petit fonctionnaire, c’est plutôt mal venu.

Passons sur les projections personnelles de l’avocat, qui ne regardent que lui et son histoire familiale, pour aborder la question du « plan concerté ».
Me FOREMAN avait pourtant bien expliqué, lors de sa plaidoirie, qu’un « plan concerté » se déduit des faits eux-mêmes, comme l’a retenu le Parlement quand il a « toiletté » les lois sur le crime contre l’humanité en 2010, et qu’il n’y a nul besoin de retrouver les décrets ou documents exprimant l’intention génocidaire pour pouvoir le constater : il y a plan concerté quand les crimes ne sont pas isolés mais s’inscrivent dans le cadre d’un massacre systématisé.

Mais Me EPSTEIN veut dénoncer un procès d’exception, un procès stalinien :

« Dans ce dossier, ce qu’on a fait, c’est du para légal … vous ne ferez pas de SIMBIKANGWA un militaire, vous n’en ferez pas un dignitaire … c’est du ravaudage, du rapiéçage, du racolage ».

Il en appelle au doute raisonnable des jurés, à leur capacité à se rebeller, à refuser ce que l’Etat français voudrait les contraindre, par intérêt diplomatique, à voter, et que d’autres jurés seront selon lui contraints de voter lors des procès à venir, dénonçant une mafia au service de Kigali :
« C’est la même équipe, c’est le même pôle génocide, ce sont les mêmes parties civiles… l’actionnaire, c’est l’Etat français… et quand on est actionnaire majoritaire d’une société, il faut un retour sur investissement, il faut que le cours de l’action fluctue au plus haut… on vous demande une décision exemplaire, un arrêt qui soit une première pierre à la traque de génocidaires ».

Puis, enflammé par sa croisade « libertaire », il conclut :
« Ne vous laissez pas influencer par les magistrats professionnels … je vous demande de désobéir… dites NON ! »

Stéphanie Monsénégo

13 mars – Plaidoirie de Me BOURGEOT pour la défense

C’est à Maître Alexandra BOURGEOT qu’il revient la charge d’ouvrir la journée de plaidoiries de la défense.

Décrivant un « procès hors normes », elle admet le trouver si lourd qu’elle « n’arrive toujours pas à dire que c’est un procès de génocide ».
Pourtant, malgré la peine de perpétuité requise contre son client et la solennité qui sied à la « lourdeur » des enjeux,  elle ne se départira pas de l’ironie et la désinvolture qui ont fini par faire sa marque de fabrique tout au long de ces six semaines de procès.

Me BOURGEOT indique avoir « hérité » du dossier en 2011 avec Me EPSTEIN et avoue qu’à l’époque, elle et son confrère, commis d’office, ont eu droit, de la part de Pascal SIMBIKANGWA, «  à la litanie du FPR, des faux témoins et d’IBUKA », suscitant une certaine ironie de leur part vis à vis de leur client.
Et puis elle a fini par avoir « un déclic » lorsqu’ils ont été confrontés au témoins et qu’elle a lu l’ouvrage de Thierry CRUVELLIER (« le Tribunal des vaincus ndlr), un livre à charge contre le TPIR d’Arusha, dont les deux avocats nous ont d’ailleurs abondamment fait lecture durant les audiences.

Dès lors, Me BOURGEOT va alors asseoir sa démonstration sur une mise en cause de la légitimité même de ce procès, « une brillante construction de la procureure » (Aurélia DEVOS ndlr), qui ne serait toutefois « qu’un château de cartes ».

Première pierre de l’édifice,  le mandat d’arrêt, « bancale, vide, …rédigé à la hâte par Kigali quand on apprend que Pascal SIMBIKANGWA est à Mayotte ».
Pascal SIMBIKANGWA aurait été arrêté « sous un prétexte de faux papiers » uniquement pour pouvoir l’inculper de crimes contre l’humanité, ce qui serait « indigne de la justice française ».
Pourtant P. SIMBIKANGWA a bel et bien été l’auteur d’un trafic de faux papiers, pour lequel il a purgé une peine de 4 ans de prison, ce n’est donc pas un faux prétexte, et en outre, l’acte d’accusation -en réalité une demande d’extradition de Kigali datée de mai 2008- est antérieur à l’arrestation de Pascal SIMBIKANGWA, le 28 octobre 2008.
Pas de rédaction « à la hâte » donc, mais en revanche de petits arrangements avec la vérité de la part de la défense qui affaiblissent d’emblée sa posture de pourfendeuse du mensonge.

Puis Me BOURGEOT va passer en revue chaque témoin pour démonter la crédibilité de l’accusation,  le tout sur un ton primesautier, émaillé de bons mots : sur les produits du pillage que l’un d’entre eux a vu chez SIMBIKANGWA : « tout cet électroménager … c’est Darty chez SIMBIKANGWA », sur le tri à opérer dans les déclarations des témoins « le juste tri … c’est le titre d’une émission de télévision », sur les confusions de prénoms « comme dans un film (le diner de cons ndlr) , c’est Juste son nom ? »… tout cela serait presque « rigolo », selon ses propres termes, si l’on parlait d’un vol de scooter.

Les témoins, donc  « mentent comme des arracheurs de dents » et ne savent pas se repérer sur un plan.
Un simple effort de visualisation des croquis malhabilement dessinés par certains d’entre eux (ici) permet de comprendre qu’au contraire, leur capacité de repérage spatial était tout à fait exacte.

Me BOURGEOT explique que les témoins sont incités à produire de fausses déclarations à cause du régime de Kigali, « qui n’accepte pas les acquittements ».
Et quand bien même leur situation géographique et judiciaire leur permettrait d’échapper à ces pressions, ils mentent quand même : « il n’y a pas que la manipulation ou la pression politique, il y a aussi, chez beaucoup de témoins, la conviction que Pascal SIMBIKANGWA est coupable … alors, qu’importe un petit mensonge si ça peut aider à le faire condamner ».

Evoquant le témoignage de Valérie BEMERIKI, selon laquelle Pascal SIMBIKANGWA se trouvait à la barrière de Nyamirambo le 17 avril après la chute d’une bombe sur l’immeuble de la RTLM, elle se gausse : « comment papoter dans la rue alors qu’il y a des bombardements ? ».
Une simple carte de Kigali permet pourtant de comprendre que la RTLM n’était pas située à Nyamirambo et quelques recherches de plus lui auraient permis de faire la distinction entre les attaques du FPR à Kigali et le blitz de Londres en 1940/41.
Elle aurait pu aussi lire le témoignage de P. GAILLARD, du CICR, qui rend très bien compte de la situation à Kigali en avril 1994.

Bien sûr qu’on pouvait « papoter » dans la rue, on pouvait aussi y « travailler », et les Interahamwes en ont malheureusement fait la preuve…

La plaidoirie a donc été consacrée à démonter les témoignages un par un : tous sont passés au crible, tous sont laminés pour non-concordance dans leurs déclarations.

Pour des témoins supposés avoir été préparés par IBUKA ou créés de toutes pièces par le FPR, ce n’est effectivement pas très pro…

Me BOURGEOT ne requiert rien pour son client, elle n’en a d’ailleurs presque pas parlé, se contentant de clore sa plaidoirie comme elle l’a commencée, sur un château de cartes.

Stéphanie Monsénégo

Comment lire les croquis des témoins

La défense de Pascal SIMBIKANGWA s’est attachée à démonter la validité des témoignages des gardiens de barrières de Kyiovu, notamment au prétexte qu’ils ne savent pas se repérer sur un plan.

Certes, leurs croquis ne sortent pas de manuels de géographie et témoignent de leur très faible niveau d’instruction.
Pour autant, en les remettant simplement « à l’endroit », c’est à dire suivant nos conventions, orientés avec le Nord vers le haut, et en repassant un peu de couleur sur leurs traits de dessins, on s’aperçoit qu’ils ont assez fidèlement reproduit la topographie des lieux.

Ici, le croquis de Diogène NYIRISHEMA tel que produit dans le dossier :

croquis Diogène NYIRISHEMA

croquis Diogène NYIRISHEMA

ici, un simple retournement de l’image colorisée, en face du plan du quartier de 1994 :

analyse croquis DIOGENE  NYIRISHEMA

analyse croquis DIOGENE
NYIRISHEMA

Il en va de même avec le dessin de Joël GATARASI, peu clair à première vue :
croquis J. GATASARIOn comprend que ce croquis a été dessiné comme si le témoin marchait dans la rue, et non en plan masse, vu d’avion. Là aussi, il est aisé de redonner un sens au schéma :
Analyse croquis J. GATASARI

 

 

11 mars – plaidoiries des avocats du CPCR

Un procès dû à l’infatigable constance du CPCR

L’audience s’ouvre sur la plaidoirie de Me PHILLIPART rendant hommage au CPCR, dont elle « a l’honneur de porter la voix » et à Dafroza et Alain GAUTHIER, sans lesquels ce procès n’aurait pas eu lieu, eux qui, tout au long de ces vingt dernières années ne se sont jamais découragés, menant un travail titanesque de collecte de témoignages face à une justice française débordée (avant que le pôle génocide ne soit créé, les plaintes pour crimes contre l’humanité étaient suivies par des magistrats instructeurs en charge de dossiers de droit commun), mais aussi une justice entravée plusieurs années durant par la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda.

Les témoins sont crédibles

Tout au long de ce procès est revenue la question lancinante de la crédibilité des témoignages, « matière première de la preuve », alimentée par l’acharnement de la défense à faire passer les témoins pour des menteurs.
Une tactique systématiquement employée par les accusés de génocide, lors des procès de Bruxelles comme de ceux du TPIR.
A Paris, nous avons eu droit, comme un disque rayé, à l’opprobre jetée sur l’association IBUKA, soupçonnée d’avoir soudoyé ou préparé les témoins.
Me PHILLIPART rappelle qu’au Rwanda, IBUKA -« Souviens-toi »- est une ONG de rescapés assistée par l’Etat, chargée de célébrer les commémorations du génocide et d’apporter une assistance psychologique aux rescapés.
La moindre des choses dans un pays ou le lien social est aussi profondément et violement déchiré, où rescapés et anciens bourreaux sont contraints de se côtoyer chaque jour, à la ville comme aux champs.
Critique-t-on, en France, les cellules d’assistance psychologique mises en place après un attentat ou un accident de train ?

Et un génocide, ce n’est, comme l’avait dit Dafroza GAUTHIER la semaine dernière, ni un tremblement de terre, ni même un tsunami.

Or les témoins à décharge sont venus librement, ils ont même pu, pour quelques uns d’entre eux, remercier Pascal SIMBIKANGWA.
Certains étaient Hutu, d’autres Tutsi. Ceux qui ont le plus manifesté leur crainte de parler venaient du fameux « terroir présidentiel », où plane encore l’ombre de l’ancien régime. On les a obligés à se remémorer des moments qu’ils s’efforcent depuis vingt ans d’oublier pour  pouvoir survivre.
Si, comme l’expliquait la chercheuse Hélène DUMAS, les témoins du génocide ont généralement beaucoup de mal à se repérer dans le temps, la mémoire spatiale elle, reste encore vive malgré les violences subies. Ici encore, ce fut le cas, et les témoins, bien que parfois imprécis dans les dates, ne l’étaient plus du tout lorsqu’il s’est agi de décrire les lieux des crimes.

Pascal SIMBIKANGWA : relais du génocide dans son quartier de Kiyovu-les riches

Les lieux du crime, c’est d’abord le quartier de Kyiovu.
« Aujourd’hui, c’est Beverly Hills », et l’opulence de ce quartier contraste avec l’image d’obscur fonctionnaire que Pascal SIMBIKANGWA voudrait donner de lui. C’est le quartier où les massacres ont commencé, là où les gardes présidentiels ont fouillé les maisons, à la recherche de Tutsis, dès le 7 avril au matin.

C’est le quartier où Pascal SIMBIKANGWA, membre de l’AKAZU et des escadrons de la mort, ancien commando et garde du corps de son cousin le Président Habyarimana, « supporter » du parti extrémiste MRND avait son logement de fonction, entretenant la confusion sur son statut de militaire versé dans le civil, exerçant son autorité sur les militaires et les Interahamwes postés aux barrières.

Des sauvetages rares et ciblés

Pascal SIMBIKANGWA n’a pas sauvé une cinquantaine de Tutsi comme il aimerait nous le faire croire : tout au plus Martin HIGIRO, qui s’est échappé dès qu’il a pu (dès que l’accusé a eu le dos tourné), la famille GAHAMANYI, dont le père bien que Tutsi, était un haut fonctionnaire du régime, responsable local du MRND qui se réfugie le 8 avril à la Préfecture, haut lieu de l’organisation du génocide… et Isaïe, le « zamu », le gardien, « le Tutsi de Pascal SIMBIKANGWA », sa chose…
Pour Me PHILLIPART, ces actes de sauvetage ne peuvent absoudre Pascal SIMBIKANGWA de ses crimes, lui, qui prétend n’avoir pas vu de cadavres pendant le génocide : « Si, dans l’histoire de Pascal SIMBIKANGWA il n’y a pas eu de morts, dans celle du CPCR et de toutes les victimes, il y en a eu beaucoup ».
Au moins huit cent mille.

Le soutien symbolique de représentants des victimes de la Shoah

Lorsque Me FOREMAN prend à son tour la parole, c’est pour saluer la présence dans la salle de plusieurs représentants d’associations de déportés des camps de concentration nazis. Des hommes et des femmes qui se sont, non sans mal pour certains, déplacés pour témoigner de leur solidarité avec d’autres humains, d’autres victimes, celles d’un autre génocide, marquant ainsi l’universalité de ce crime imprescriptible, extraordinaire, qui par sa nature même concerne l’humanité toute entière.

A quoi sert un procès ?

Un procès est une théâtralisation, un processus visant à rejouer le crime dans la salle d’audiences, en réunissant ses protagonistes, en exerçant une catharsis grâce à laquelle le juge et les jurés remettent à l’endroit l’ordre social bouleversé par le crime.

Comment se livrer ici à pareil exercice ? Comment mettre en scène le génocide, ce crime des crimes, incommensurable- impossible à mesurer- impossible à faire tenir dans un récit ?

C’est par un récit, celui de sa visite au mémorial de Murambi que l’avocat va redonner vie à quelques unes des centaines de milliers de victimes anonymes.
A Murambi comme dans bien des villages, les autorités locales avaient enjoint les Tutsi à se réfugier dans l’école construite au sommet de la colline. Plusieurs milliers de victimes y furent massacrées. Ce mémorial figure parmi les plus anciens du Rwanda. Il témoigne de la volonté de ses créateurs, dès 1996, de lutter contre le négationnisme.
Et pour cela, une seule solution : montrer les morts.
Ils sont là, ces corps que Pascal SIMBIKANGWA refuse de voir, allongés sur des tables, conservés dans la chaux, figés dans la position qu’ils avaient au moment de leur assassinat.

Le génocide est trop grand pour tenir dans une salle d’audience, mais, s’il est impossible de le résumer à des arguments rationnels, on peut, comme l’a expliqué le chercheur Jacques SEMELIN, rendre compte de ses mécanismes, en analyser les processus et les responsabilités : cet effort de ré-individualisation des responsabilités fait pendant à la ré-individualisation des victimes anonymes à laquelle se livrent les rescapés et familles de disparus.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce procès, qui n’est pas celui du génocide mais celui de Pascal SIMBIKANGWA.

Une stratégie de défense vouée à l’échec

Pascal SIMBIKANGWA a usé de tous les ressorts classiques de la défense des génocidaires, épuisant de fait son potentiel de crédibilité. On retrouve ainsi :

-       l’accusation en miroir, avec la théorie du double génocide, qui s’inscrit dans la logique génocidaire, pour laquelle le génocide va de pair avec sa négation concomitante (« il n’y a pas de génocide sans négation du génocide », comme l’a expliqué l’historien Stéphane Audoin Rouzeau)

-       la critique des témoignages et les accusations de mensonge des témoins, qui renvoient en miroir aux mensonges de l’accusé. Comme l’explique Me FOREMAN,
« C’est le devoir  de Pascal SIMBIKANGWA de mentir… même sur des choses insignifiantes… il ne peut pas participer à ce procès de plain pied, il ne peut pas donner sa part de vérité, celle qui permettrait de reconstruire… ».
Pascal SIMBIKANGWA ne fait jamais appel à sa mémoire, il ne puise que dans le dossier d’instruction.

« Je n’ai pas vu un seul mort » : un mensonge central

En octobre 1943, HIMMLER expliquait aux cadres SS, dans son discours de Poznan :
«La plupart d’entre vous savent ce que cela signifie quand 100 cadavres sont alignés les uns à côté des autres, quand il en a 500 ou quand il y en a 1000. Avoir tenu bon face à cela – abstraction faite de faiblesses humaines exceptionnelles – et être resté correct pendant ce temps-là, cela nous a rendus durs. C’est une page glorieuse de notre histoire, une page qui n’a jamais été écrite et qu’il ne faudra jamais écrire.»

Pascal SIBIKANGWA est un dur.
Quand il dit, « je n’ai pas vu un seul mort », cela veut dire « je n’ai pas eu un seul regard pour ces morts », pas plus qu’il n’a eu, drapé dans son mépris cynique, un regard pour Isaïe, le gardien qui l’aimait, le gardien qui venait pourtant lui donner une parcelle d’humanité.

Pascal SIMBIKANGWA avait les moyens et la liberté d’agir

Il n’a pas reçu d’instructions formelles, il a, de lui même, usé de sa capacité de projection pour sillonner les routes rwandaises pendant ces 100 jours où le pays était à feu et à sang.
Il a traversé le génocide. Il l’a fait de son plein gré et sa responsabilité en est d’autant plus grande.

Un « entrepreneur identitaire »

Comme l’a expliqué J. SEMELIN, tous les discours incendiaires ne mettent pas le feu, mais certains y parviennent. Avec son livre, la Guerre d’octobre, qui véhicule l’équivalent anti-tutsi du protocole des sages de Sion, avec les journaux KANGURA puis UMURAVA, qu’il  a créés, distillant la haine pour les femmes Tutsi, avec la radio des Mille Collines, qu‘il a financée et « stimulée », Pascal SIMBIKANGWA a incarné la figure de l’ « entrepreneur identitaire », qui catalyse les angoisses de populations déboussolées par la crise économique et la guerre.

« Il réclame la médaille des Justes ? A vous de répondre à ce cynisme insupportable,
Au nom de la communauté internationale, on l’a dit, au nom du peuple français, de Rousseau et de Chateaubriand, qu’il dit admirer, à vous de dire à cet homme s’il s’est bien comporté, ou s’il a failli à la loi des hommes. »

Stéphanie Monsénégo

6 mars – Relocaliser une justice internationale ?

Après avoir tenté, en vain, de faire annuler le procès au premier jour d’ouverture des audiences, les avocats de la défense tentent, à mois de 48h de la fin de l’audition des témoins, d’obtenir un transport de la cour… à Kigali !

Un peu paradoxal de la part de la défense de vouloir que s’opère la manifestation de la vérité dans un pays dans laquelle elle prétend que la justice est « manipulée ».

Me EPSTEIN plaide sa demande de déplacement sur les lieux au motif de
« vérifier les faits de manière claire … pour constater les discordances entre le témoignages qui ont été donnés et ce qui peut être constaté de visu… Où étaient situées les barrières, par exemple ? »

Une question difficile, vingt ans après. Même le centre de recherches du mémorial de Kigali n’a pas encore pu recenser l’ensemble des barrières érigées dans la capitale.
Mis à part les très grands barrages, installés en permanence aux carrefours stratégiques de la ville,  les autres barrières étaient en effet mouvantes, fluctuantes dans l’espace et dans le temps.

En outre, comme le fait remarquer Me PHILLIPART pour le CPCR,
« contrairement à ce que dit la défense, les témoins ont réussi à se localiser, ils ont réussi à se positionner la maison de Z, la maison de SIMBIKANGWA… même Diogène a reconnu l’emplacement de la maison… »

Derrière cette demande, qualifiée de manœuvre dilatoire par les avocats des parties civiles, se préparent tout simplement les plaidoiries de la défense de la semaine prochaine, et leur thème récurrent, le soupçon sur la sincérité des témoignages.

La cour, après en voir délibéré a décidé de ne pas accéder à cette demande.

Stéphanie Monsénégo

6 mars PM : Progestetate PONZAGA : l’Interahamwe qui ne savait rien

« Je suis sans emploi, je suis prisonnier »
Condamné à perpétuité en gacaca en première instance, peine confirmée en appel, puis commuée en 30 ans de détention après révision de son procès, le témoin apparaît sur les écrans de visio-conférence, en tenue rose « réglementaire ».

Il commence sa déclaration spontanée.
Se déverse alors des hauts-parleurs un flot de paroles en Kyniarwanda, sans la moindre pause et au débit si rapide que l’interprète est obligé de lui couper la parole.
Le témoin demande à faire une déclaration préalable.

« Lorsque nous venons donner notre témoignage, nous n’aimons pas que nos identité soient révélées. On a entendu à la radio que Valérie BEMERIKI était venue témoigner…  j’ai déjà témoigné dans un procès et, quand ma famille m’a vu à la télévision, elle a été perturbée.Si vous me donnez la garantie que mon nom ne sera pas révélé, je pourrais vous dire ce que je sais sur SIMBIKANGWA.»

Le Président lui explique que la cour d’assises n’a aucun moyen pour intervenir, qu’il parle ici en public, face à Pascal SIMBIKANGWA… Imperturbable, le témoin reprend :
« Dernièrement, on m’a montré des documents d’Arusha (TPIR ndlr) indiquant que là bas, Arusha, les témoins touchaient des indemnités… »

Le président lui explique, une légère lassitude, dans le ton (l’échange dure déjà depuis plus de 15 minutes) :

« Monsieur l’interprète, veuillez lui indiquer qu’il n’y a pas d’anonymat aux assises en France ni d’indemnités de déplacement pour les témoins en visio-conférence.»

La déclaration spontanée ne nous apprend rien, mis à part peut-être que Pascal SIMBIKANGWA portait un médaillon à l’effigie du président HABYARIMANA, et que sa voiture adaptée aux handicapés lui avait été donnée par la Présidence (alors que l’accusé prétend l’avoir achetée avec les indemnités de l’assurance).

Lorsque le Président l’interroge sur les relations de l’accusé avec des Interahamwes, le témoin en appelle à dieu :
« Je suis chrétien, je ne vais pas dire des mensonges … je n’ai jamais vu Pascal SIMBIKANGWA distribuer des armes. Il n’était plus militaire depuis son accident. »

Pourtant, le témoin avait déclaré aux enquêteurs, en 2012 qu’il avait vu plusieurs fois SIMBIKANGWA en compagnie d’Interahamwes dans des cabarets. Mais aujourd’hui, il ignore tout, il « s’occupe de ses propres affaires ».

Progestetate PONZAGA finit par concéder que deux de ses amis s’étaient vantés d’avoir reçu un fusil UZI des mains de Pascal SIMBIKANGWA, deux ou trois jours après la chute de l’avion, mais son unique obsession aujourd’hui, ce sont les répercussions possibles de son intervention dans le procès SIMBIKANGWA :

« J’ai donné un témoignage sur une personne qui réside en Norvège et n’a pas encore été arrêtée. Un membre de sa famille, un militaire, s’en est pris à ma famille. »

Un témoignage qui aura au moins une vertu, celle de confirmer que les menaces de représailles pèsent sur ceux qui dénoncent des génocidaires et non l’inverse, comme la défense souhaiterait le faire croire.

Stéphanie Monsénégo

6 mars matin : Joël GASARASI : « SIMBIKANGWA avait le droit de vie et de mort » – la défense cite un témoin dans l’espoir de le décrédibiliser

Gardien d’une maison dans le quartier de Kyiovu, Joël GASARASI s’est trouvé projeté dans le génocide et contraint, bien que Tutsi, à tenir une barrière.
Diogène, son « protecteur » et voisin lui avait en effet recommandé de se fondre dans la masse pour moins se faire remarquer.

« Tu seras plus protégé à la barrière que si tu te cachais » lui aurait-il dit.

Joël GASARASI reste prudent dans son témoignage.

Certes, il a vu Pascal SIMBIKANGWA venir sur sa barrière, certes, il a découvert qu’après le passage de ce dernier, l’un des gardiens était entré en possession d’une arme.
Mais il précise que, puisqu’il restait toujours un peu en retrait pour se faire discret, il ne peut affirmer avoir vu directement la remise d’arme.

Et puis, par chance, il « travaillait » sur une barrière faible, une barrière secondaire comme l’avait expliqué un autre témoin : les tueries avaient lieu non loin de là, sur la barrière « des chinois », qu’il qualifie de « Golgotha »

Joël GASARASI livre toutefois d’intéressants éléments de contexte, en particulier sur la personnalité de l’accusé et la perception que les gardiens avaient de lui :
« Fais attention, il dispose du droit de vie et de mort, il travaillait au sein de l’escadron de la mort … tu te ballades devant lui, il va te tuer. »

Curieuse tactique de la part de la défense que de citer ce témoin modéré dans ses propos, cohérent et constant.

On comprend en fait que les avocats de Pascal SIMBIKANGWA, sur demande de leur client, avaient cru trouver une pépite, qui aurait pu constituer leur botte secrète : Joël GASARASI, était surnommé MUROKORE, « le racheté » -un terme couramment employé pour désigner les « reborn christians »- un nom que portait également un Interahamwe du quartier, qui sévissait justement sur la barrière des chinois.
S’ils avaient pu faire croire que ces deux MUROKORE n’étaient qu’un seul et même homme, ils auraient peut-être réussi à décrédibiliser l’intégralité des témoignages.

Une inspiration qui rappelle étrangement les méthodes du régime HABYARIMANA, lorsqu’au moment du multipartisme, des journaux fantoches étaient créés (par SIMBIKANGWA ?) pour décrédibiliser la presse d’opposition.

Le mot de la fin revient au témoin, à qui Aurélia DEVOS, pour le Parquet, rappelle qu’au moment de sa déposition , il avait exprimé des inquiétudes :

-       Cette peur, vous l’avez toujours ?
-       La peur est finie, c’est terminé, répond-il en souriant.

Stéphanie Monsénégo

 

 

Pas de barrières à Kyiovu-les riches ?

Pascal SIMBIKANGWA, qui n’a rien vu durant ce génocide, et sûrement pas les morts, Pascal SIMBIKANGWA, qui n’a pas senti l’odeur de leurs corps lorsqu’il passait devant des bûchers improvisés aux barrières, Pascal SIMBIKANGWA, qui prétend que, dans son quartier, il n’y avait qu’une ou deux barrières… finira-t-il par lâcher sa posture de déni ?

Ici, un petit récapitulatif des barrières de quelques rues de Kyiovu telles que décrites par les témoins venus  au procès. Le quartier était bien protégé…

barrières Kyiovu