« l’Avant »

UNE OPPOSITION ETHNIQUE FABRIQUÉE DE TOUTES PIÈCES PAR LA COLONISATION

À l’origine, un seul peuple, de pasteurs et d’agriculteurs

Avant la rencontre avec les européens, (allemands puis belges à partir de 1916) Hutu et Tutsi n’étaient ni des « races », ni des « ethnies ». Ces catégories désignaient à l’époque différentes positions dans la hiérarchie sociale au sein d’un régime de type féodal : les Tutsi, des pasteurs, étaient l’élite politique tandis que les Hutu, des agriculteurs, et les Twa, des pygmées habitant la forêt, représentaient le « bas peuple ».

Des catégories fluides

Un Tutsi pouvant devenir Hutu à la suite d’un revers de fortune ou suite à un comportement répréhensible, et, inversement, un Hutu pouvait devenir Tutsi, être « anobli » en quelque sorte, à la suite de faits d’armes particulièrement remarquables ou s’il devenait propriétaire d’un grand nombre de vaches. En outre, d’autres appartenances, telles que les clans ou les régions d’origine semblaient beaucoup plus importantes que la seule distinction Tutsi / Hutu.

LA CLASSIFICATION RACIALE :
UNE OBSESSION DES MISSIONNAIRES ET DES COLONISATEURS

Suivant la longueur de leur nez, les Rwandais étaient classés comme Hutu ou Tutsi
Suivant la longueur de leur nez, les Rwandais étaient classés comme Hutu ou Tutsi

Le mythe d’un peuple hamitique

Lorsqu’ils arrivent au Rwanda, à la fin du XIXème siècle, les premiers missionnaires découvrent un royaume dont les dirigeants, les Tutsi, présentent des traits corporels et intellectuels qui ne correspondent par à leurs représentations du « Nègre ». Puisant leur inspiration dans la vulgate scientifique du XIXème et du début du XXème siècle et notamment les théories d’A. De Gobineau,  ils s’emploient alors à remonter le fil de l’ascendance raciale de ces Tutsi, qui ne peuvent, selon eux, qu’appartenir à une race supérieure. Les Tutsi seraient les descendants d’une race blanche venue du Caucase, passée par l’Éthiopie, et progressivement abâtardie au cours de sa migration vers le cœur du continent noir.

« Des ethnologues estiment aujourd’hui que la différenciation physique entre les pasteurs et les cultivateurs est peut-être due à un « stock génétique » différent mais que, plus sûrement encore, elle résulte de l’endogamie pratiquée dans les sociétés traditionnelles. Des pratiques alimentaires répétées de génération en génération ont également accentué les différences morphologiques. C’est ainsi que les pasteurs, comme les Masaï du Kenya, se nourrissent essentiellement du lait et du sang de leur bétail, tandis que les cultivateurs privilégient les céréales et les haricots. » Colette Braeckman, Rwanda Histoire d’un génocide – Fayard, 1994 (page 28)

Une classification figée par les cartes d’identité imposées par les belges

Au début des années trente, le colonisateur belge crée les cartes d’identité « ethniques », qui figent des catégories sociales auparavant poreuses. Celles-ci auraient été déterminées en fonction du nombre de vaches possédées, mais surtout sur l’aspect physique, taille, forme du nez…

Carte d'identité "ethnique" : la mention Tutsi figure sous la photo.
Carte d’identité « ethnique » en vigueur au Rwanda jusqu’en 1994.

Représentants de l’église et de la couronne belge assoient leur pouvoir sur le pays en s’appuyant sur le roi Tutsi, le Mwami, et ses dignitaires. Ils confient aux chefs Tutsi le soin de lever l’impôt et d’administrer le pays. Ceux-ci deviennent le symbole de l’oppression coloniale.

LA DÉCOLONISATION RENVERSE LES ANCIENNES ALLIANCES

Dans les années 1950, l’élite Tutsi « indigène » est progressivement gagnée aux idéaux indépendantistes : une trahison pour les autorités belges qui l’a chérie. Parallèlement, une petite élite Hutu perçoit ce qu’elle peut gagner en termes politiques d’une revendication « démocratique » qui passe par une dénonciation de la « colonisation Tutsi ». La Tutelle belge retourne ainsi son alliance et encourage le mouvement Hutu inspiré par une pensée raciale où l’autochtonie du « peuple majoritaire » Hutu lui confère une légitimité indiscutable.

Les prémisses du « Hutu power », au cœur des mouvements indépendantistes Hutu.

En 1956, Grégoire KAYIBANDA, directeur du journal catholique Kinyamateka, publie le « Manifeste des Bahutu », sous la supervision de Mgr PERRAUDIN, un « père blanc » suisse, archevêque de Kabgayi. Le Manifeste désigne le Tutsi comme étant d’une race étrangère.

En 1959, G. KAYIBANDA crée le parti Parmehutu qui proclame que la masse Hutu est constituée des seuls «vrais Rwandais».
Les Tutsi ne partageant pas cette conception des choses sont invités à «retourner en Abyssinie». Dans son discours électoral, il parle de « chasser la minorité d’ »envahisseurs hamites » et de rendre le pays à ses seuls propriétaires légitimes, les Hutu ».

Il deviendra le premier président du Rwanda indépendant, le 1er juillet 1962.

Novembre 1959, « la Toussaint rwandaise », premier d’une longue série de massacres des Tutsi

Des troubles éclatent en novembre 1959, initiés par les contestataires Hutu, essentiellement dirigés contre les cadres « indigènes » de l’administration coloniale, c’est-à-dire des chefs et des sous-chefs.

Environ 20 000 Tutsi sont massacrés au cours de cette « Toussaint rwandaise » (Jacques Morel – La France au cœur du génocide Tutsi). Les biens des Tutsi sont pillés et leurs maisons brulées de manière à les contraindre à l’exode. Près de 300 000 Tutsi partent en exil vers les pays limitrophes, l’Ouganda, la Tanzanie, le Burundi ou le Zaïre.

Les réfugiés Tutsi de 1959 sont considérés comme les plus anciens réfugiés d’Afrique.

Les massacres se poursuivent, sous la houlette de Grégoire KAYIBANDA, Président de la République nouvellement formée. Les Tutsi sont appelés Inyenzi, les « cancrelats ».

En décembre 1963 et janvier 1964 des milliers de Tutsi sont assassinés lors de massacres de grande ampleur, qui touchent principalement la préfecture de Gikongoro.

LE RÉGIME D’HABYARIMANA :
PARTI UNIQUE ET DISCRIMINATIONS

Une dictature raciste

Le 5 juillet 1973, le général-major Juvénal HABYARIMANA, un Hutu originaire du Nord-Ouest du pays prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’État. Il prétend alors rétablir l’unité des Rwandais.
De fait, les massacres cessent, mais pas la discrimination, qui continue de frapper les Tutsi au nom d’une politique « d’équilibre ethnique et régional ».

Le régime HABYARIMANA maintient la mention ethnique sur les documents administratifs – pratique inaugurée sous la colonisation – poursuivant ainsi la politique publique de discrimination.

Les Tutsi se voient limités dans leur accès à l’enseignement secondaire, aux emplois publics, à l’armée, et plus encore, aux postes politiques.

Dès 1975, le Rwanda vit sous le régime du parti unique, le Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement (MRND), ce qui ne le distingue guère de ses voisins africains.

Le tournant de la fin des années 1980

À la fin des années 1980, trois éléments vont contribuer à fragiliser le régime : une grave crise économique, les revendications démocratiques de la société civile et la constitution du Front Patriotique Rwandais (FPR) en 1987 qui rassemble, depuis l’Ouganda, les descendants d’exilés Tutsi des années 1960 ainsi qu’un certain nombre de Hutu dissidents.

La guerre d’octobre 1990 et le développement du concept de «l’ennemi de l’intérieur» (ENI)

Le 1er octobre 1990, le FPR lance sa première offensive contre le Rwanda après que les négociations sur le droit au retour des réfugiés se sont heurtées à une fin de non-recevoir de la part du régime HABYARIMANA.

Rapidement jugulée par les Forces armées rwandaises (FAR), soutenues par des troupes zaïroises, belges et françaises (opération Noroît), cette attaque inaugure le début d’une guerre qui va réactiver les vieux fantasmes d’une « invasion » Tutsi. Immédiatement après les premiers assauts des troupes du FPR, des milliers de personnes sont arrêtées au motif qu’elles sont « complices » de l’ennemi.

La plupart d’entre elles sont Tutsi, même si le gouvernement profite également de cette opportunité pour persécuter ses opposants Hutu.