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7 février : les experts, témoins de contexte

Cette quatrième journée est encore consacrée aux témoins de contexte. C’est Jacques Sémelin, spécialiste des crimes de masse, qui ouvre la journée. Nous aurons droit à un cours magistral, accessible à tous et qui fera l’admiration du président.

S’adressant aux jurés :
« Une lourde responsabilité pèse sur vos épaules. On dit que les crimes de masse sont impensables ? Ils sont au contraire trop pensables. On nous dit souvent de ne pas chercher à comprendre ! Mais comprendre n’est pas excuser les bourreaux. Maintenant, on ne peut pas tout comprendre : il faut tout faire pour comprendre mais il y aura toujours quelque chose qui résistera à notre entendement ».

Jacques Sémelin va ensuite insister sur le vocabulaire que l’on utilise.
Un génocide est un crime sur une population sans défense mais tout massacre n’est pas un génocide. A propos des crimes de masse, il faut se dégager d’une approche commune : « Ce sont des barbares ! Non, le massacre procède d’un calcul, d’une décision, d’une organisation. »
D’ajouter que « les hommes qui commettent ce mal ne sont pas fous psychologiquement. Ils sont ordinaires, normaux. » Enfin, le massacre de masse relève d’un processus mental. C’est la représentation collective d’un autre qu’on veut asservir, violer, détruire. Les Nazis n’ont pas inventé les Juifs, ils en ont donné une représentation dégradante. C’est la même chose au Rwanda.

Plusieurs facteurs permettent la mise en place d’un génocide :
un contexte de crise, une idéologie qui propose un discours identitaire (« Notre pays est dans une situation grave, si on commençait par l’élimination de ces gens-là, ça irait mieux »). L’autre est en trop, est arrivé dans le pays après nous, il est trop nombreux, se développe comme des microbes, de la vermine, des cafards… L’autre est comme nous, mais il est suspect, c’est un traître en puissance.
Importance aussi des mots qui tuent. C’est à travers le langage que se prépare le crime de masse. Sans oublier le contexte international qui laisse faire ou qui encourage. Et citant Tacite : « Quelques-uns l’ont voulu, d’autres l’ont fait, tous l’ont laissé faire. »

Se pose en suite la question du passage à l’acte et du rôle des décideurs.
Les décideurs ne tuent pas, ce sont les exécutants qui font le sale boulot et on essaie de faire participer tout le monde. Après avoir évoqué le rôle de la RTLM, première fois qu’une radio appelle au crime, Jacques Sémelin évoque la figure du tueur/sauveteur, qui sauve un Tutsi mais qui peut en tuer beaucoup d’autres.

Et de rappeler enfin qu’au Rwanda il n’y a eu qu’un génocide, celui de la minorité tutsi, prenant ainsi à contrepied tous les tenants de la théorie du double génocide, si répandue dans notre pays, même au plus haut niveau.

C’est ensuite le tour du juge d’instruction belge dans les affaires Rwanda, Damien Vandermeersch, de prendre la parole. Il fera part de son expérience à propos des enquêtes qu’il a dû mener lors des différents procès contre des présumés génocidaires rwandais en Belgique. Il évoquera en particulier la valeur des témoignages, parfois crédibles, parfois contradictoires. Son exposé nous a beaucoup fait penser à nos propres enquêtes que nous avons dû mener pour préparer des plaintes en France.

C’est Stéphane Audoin-Rouzeau qui succédera au juge d’instruction belge. Le nouveau témoin de contexte est historien, directeur d’études à l’EHESS et Président du Centre international de recherche de la grande guerre (Péronne -Somme). Il évoque les trois génocides du 20ème siècle (arménien, juif et tutsi) et rappelle que le génocide des Tutsi trouve ses racines dans le racisme d’origine européenne et la vision raciale de la société des colons, attitude qui a provoqué un ressentiment des Hutu contre les Tutsi. Il souligne ensuite le cadre dans lequel les trois génocides ont été perpétrés : la guerre et l’angoisse de la défaite, la présence d’un Etat central avec ses bras armés, une propagande écrite et radiodiffusée. Il évoque également la violence des voisins dans un génocide dit de « proximité ». Il ne s’agit pas d’une révolte spontanée. Il termine en disant qu’au Rwanda « l’Histoire s’est répétée et que ce génocide nous concerne tous. »

Au cours de la discussion qui suivra, l’intervenant, en réponse à une question du président, aura l’occasion de dire que la thèse du double génocide est une « insulte aux victimes ». C’est pourtant cette théorie qu’un des avocats de la défense va reprendre.
Interrogé, Simbikangwa révèle que c’est une fois à Mayotte, grâce à Internet, qu’il va réaliser qu’il y avait eu un génocide au Rwanda. Le livre d’Abdul Ruzibiza a été une révélation pour lui. Pas de chance, Ruzibiza était l’informateur principal du juge Bruguière dont l’ordonnance a été complètement décrédibilisée par les conclusions partielles du juge Trévidic qui lui a succédé.
Simbikangwa n’a pas vu de cadavres dans son quartier de Kiyovu. Ni ailleurs. Seulement quatre morts dans sa région natale de Rambura, dont « deux prêtres ». Or, ce sont les trois prêtres tutsi de la paroisse qui ont été tués (sur ordre de la sœur du président Habyarimana présente à la présidence le 7 avril, sœur Godelieve, qui a obtenu un statut de réfugiée en France selon certaines sources). Sans compter trois jeunes coopérants belges dont personne ne parle. Il répète qu’il reconnaît le génocide des Tutsi mais qu’il y a eu aussi le génocide des Hutu.

Enfin, la journée se terminera par l’exposé d’Hélène Dumas qui a écrit une thèse d’Histoire sur les Gacaca, justice participative qui met en présence victimes et bourreaux, sous la responsabilité de « sages », en l’absence de magistrats et d’avocats. Cette instance aura pu traiter, en quelque huit années, plus d’1 900 000 affaires et condamner environ 1 700 000 personnes.

Alain Gauthier

 

6 février -14h00 : audience de M. GUICHAOUA

Le Professeur GUICHAOUA arrive à la barre, nimbé de son autorité de chercheur-spécialiste :
« Monsieur le Président, je ne suis ni témoin de fait, ni témoin de personnalité.
Dans le droit français, la notion de témoin de contexte n’existe pas, je me considère comme expert et je demande donc à m’appuyer sur mes notes. »
Une requête accordée, le Président lui rappelant tout de même que la notion de témoin de contexte existe bien dans la procédure française …

Professeur de sociologie, chercheur spécialiste de la région des grands lacs, c’est aussi un homme de courage : c’est lui qui a sauvé les enfants d’Agathe UWULINGIYIMANA, la premier ministre, après son assassinat, restant plusieurs jours à l’hôtel des Mille Collines, participant aux tentatives de « rachat » de la vie de tous ceux qui pouvaient l’être après des interahamwes …
S’il se montre particulièrement hostile aux modalités de traitement judiciaire des événements de 1994 au Rwanda – ni les gacacas, ni le TPIR n’ayant grâce à ses yeux-son témoignage reste cependant très précieux pour éclairer, souvent en creux, les zones d’ombre de l’accusé.

Il retrace l’histoire du Rwanda pour les jurés, en un long exposé (l’audience s’est terminée à 20h00), au cours duquel certains points-clé apparaissent, affaiblissant un peu plus la défense de Pascal SIMBIKANGWA.

C’est ainsi qu’il relativise l’importance de la discrimination Nord / Sud sous la première République, discrimination qui aurait, selon l’accusé, rendu nécessaire sa première falsification d’identité pour l’entrée au collège :
« Le régionalisme n’était pas le plus important. La priorité pour Kayibanda (Président de la Ière République-NDLR) a été d’en finir avec la l’Apro-Soma, l’autre parti pro-Hutu du Sud, mais ce qui structurait réellement le jeu politique était l’opposition Parmehutu / UNAR (parti royaliste) ».
Pas de discrimination particulière, donc, pour un élève brillant originaire de Ruhengeri et ce, d’autant moins, que le Président Kayibanda, était originaire de l’intérieur du pays : « les gens de Gitarama étaient considérés comme un peu frustes »...

La compréhension s’affine également, en ce troisième jour du procès, au sujet des réseaux plus ou moins occultes qui contrôlaient le pays.
« A partir de 1981, suite à une première tentative de coup d’Etat, Juvénal HABYARIMANA réorganise son dispositif de pouvoir autour de sa famille et de ses proches. Les services de renseignements passent alors sous la tutelle d’Elie SAGATWA (beau-frère de Pascal SIMBIKANGWA – NDLR ) et le contrôle de l’administration publique revient à Protais ZIGIRANYIRAZO, le « préfet des préfets » : un tandem qui neutralise tout, qui court-circuite tous les ministres. Le SCR s’organise autour de 2 membres de la famille. Jamais les services de sécurité n’ont aussi mal marché qu’à l’époque. Ils vont être consacrés au contrôle des oppositions et aux basses œuvres ».

Parmi ces basses œuvres -arrestations arbitraires, menaces, tortures…- figure aussi l’accaparation des richesses.
Et là aussi, la présence de Pascal SIMBIKANGWA n’est jamais très loin, en particulier au sujet du projet GBK (Gisenyi – Butare – Kigali), un programme de développement agro-pastoral de la Banque mondiale, qui selon M. GUICAHOUA qui l’a étudié en détail, a été largement détourné au profit des dignitaires du régime.
Sûr de lui et de sa fausse identité, Safari SENYAMUHARA, alias Pascal SIMBIKANGWA ne s’est même pas caché d’avoir compté parmi les premiers bénéficiaires de ce projet, lors de sa demande d’asile à l’OFPRA.

Malgré la grande prudence du professeur GUICHAOUA, qui ne veut pas évoquer ce qu’il ne connaît que par ouï-dires (notamment des « accidents » de voiture qui auraient été commandités par l’accusé), Pascal SIMBIKANGWA aura du mal à minimiser, comme il s’évertue à le faire, son importance et son rôle dans l’organigramme du pouvoir:
« Capitaine, ce n’est pas un poste négligeable, surtout dans la Garde Présidentielle, qui fait partie des corps fidélisés. Le soir du 6 avril, c’est elle qui a pris l’initiative, c’était sa vocation.  Ils voulaient liquider ils ont pu liquider »

Il aura du mal à nous faire croire, aussi, que son rôle vis à vis des médias, au sein du SCR, se serait résumé à vérifier la « bonne convenance » des propos diffusés et faire des notes de synthèses pour ses supérieurs.

En mars 1992, sa vigilance a dû considérablement faiblir, puisqu’il a laissé circuler une rumeur, diffusée par Radio Rwanda, qui a conduit au massacre de centaines de Tutsi dans le Bugesera.

Son supposé statut de chômeur, après que le multipartisme a été établi, en 1992 ?
« On pouvait tout à fait avoir du pouvoir et rester actif dans le renseignement bien qu’en étant au placard. Lorsque les services de renseignements ont basculé aux mains de la Primature, en 1992, il a été dit à l’époque « le président est aveugle », mais dans toutes les préfectures, il y avait des agents du Nord en charge du renseignement. Il était aveugle formellement, dans le cadre de l’organigramme, mais le véritable aveugle, c’était le Premier ministre. Ceux qui ont été considérés comme ses yeux ou ses oreilles ont été mis au placard, mais ce n’est pas parce qu’on est mis au placard qu’on disparait. »

Pascal SIMBIKANGWA n’a donc pas disparu à partir de 1992, loin de là.
Il s’est juste fait moins visible, troquant son habit de spécialiste des interrogatoires pour celui d’un idéologue investissant dans les medias.
Aujourd’hui, on appellerait ça un « influenceur »…

Kangura n°6 : une publication sous la responsabilité de Pascal SIMBIKANGWA

Contrairement à ce que M. SIMBIKANGWA affirmait hier, les 10 commandements du Hutu, brûlot extrémiste et raciste, est bien paru en décembre 1990, alors qu’il était en charge de la surveillance des médias…
Une surveillance à géométrie variable ?

Une de Kangura n°6Pour voir l’intégralité du magazine, cliquez ici : KANGURA n°6

Simbikangwa : 2ème jour d’audience

« Scandaleux ! »

« Scandaleux ! » s’indigne doigt levé Me Alexandra BOURGEOT dans la salle n°3 de la cour d’assises du Palais de justice de Paris, à l’adresse du président Olivier LEURENT.

C’est que les questions posées par celui-ci à son client lors du 2ème jour d’audience, Pascal SIMBIKANGWA, jugé ici rappelons-le pour « complicité de génocide », sont embarrassantes.
Elles portent sur des accusations de torture, de participation présumée aux escadrons de la mort au Rwanda au début des années 90 (quatre ans avant le génocide).
Or, les faits ont beau être prescrits, raison de l’emportement de l’un des deux avocats de la défense, ils n’en demeurent pas moins des éléments indicateurs des fonctions et attributions occupées par l’intéressé.
Son parcours professionnel, voilà l’objet exact de cette deuxième journée du premier procès sur le sol français, d’un génocidaire supposé du génocide des Tusis et Hutus modérés du Rwanda de 1994.
L’accusé, cloué sur sa chaise roulante depuis un accident de voiture en 1986, semble croire l’incident profitable et joue sa partition en déroulant par le menu une version chronologique des faits qui l’exonère de toute responsabilité : tout cela n’est que le fruit d’une machination orchestrée par le FPR (Front Patriotique Rwandais, qui a mis fin au génocide) qui a fabriqué des faux, organisé une propagande éhontée dont les organisations droits de l’hommistes d’alors, et même la cour d’aujourd’hui sont les dupes; et lui, Simbikangwa, la victime.

« L’autre Pascal »

Car, à l’écouter, il n’a rien fait.
C’était un « autre Pascal », du « même grade » qui procédait aux interrogatoires (en fauteuil ?).
Lui, non. D’ailleurs, la veille il n’était même plus très sûr de son nom, stupéfiant la cour (« j’ai plusieurs identités », avait-il fini par confesser).
Aujourd’hui, il assure qu’il n’était pas non plus « le numéro 3 du service central de renseignement », mais un simple agent : « on m’appelait directeur mais je n’avais pas de fonctions, je n’avais pas de pouvoir de décision ».

Un agent qui s’est occupé un temps de la surveillance de la presse et de « traiter les journalistes » (« traiter ou mal-traiter ? » osera l’avocat général), mais qui ne lisait pas les journaux, « il y en avait trop, vous comprenez ».
Il rapportait à ses supérieurs, et puis d’ailleurs ensuite, ça n’a pas duré, il s’est retrouvé au chômage, mais curieusement toujours rétribué par le même service.

Il requiert alors la sollicitude de la cour : sans emploi, il était aux abois financièrement… ce qui ne l’empêcha pas d’investir dans la création d’un journal… »qui ne coûtait presque rien », mesure-t-il.
Il en a eu certes l’idée; puis « non, ce n’est pas moi qui avait eu l’idée » , l’a co-fondé, mais n’y est resté « qu’un mois et demi ou 2 mois », juste avant que celui-ci ne devienne illisible parce que propagandiste.
Ce qu’il date au « 10ème numéro », même si, soudain imprécis, il situe la sortie du n°1 APRÈS le KANGURA n°6 brandi par l’avocat général, publié en décembre 1990. Puis, finalement, il redevient sûr de lui : c’est bien simple, celui de la cour est un faux, une « usurpation » fabriquée de toutes pièces par le FPR.

Sa participation financière à la création de la Radio Télévision des Mille Collines (la radio du génocide) à même échelle que celles de caciques militaires, politiques et économiques du régime comme par exemple Théoneste Bagosora (considéré comme l’un des principaux responsables du génocide et condamné comme tel par le TPIR) et le président Habyarimana lui-même, est « un hasard ».
Du reste, elle n’avait que 3 motifs : « l’argent », « la culture » et la démocratie ( « je suis démocrate, et libre, je voulais favoriser la pluralité des opinions »).

Ensuite, il n’a jamais rencontré le conseil d’administration dont il concède avoir connu tous les membres, et n’a jamais écouté la radio RTLM.
Pourtant, il affirme qu’elle a changé de discours à partir « du 7 avril 1994″, même si « elle s’est arrêtée le 6 avril 1994″… »ah non, je crois que c’était le 17 avril, lors du bombardement de Kigali. »

Les 10 commandements des Bahutu (appels aux meurtres des Tutsis) publiés dans le journal Kangura en 1990 alors qu’il était en charge de la presse ?
Non, « j’en ai pris connaissance en 1993… /… mais je ne pouvais rien faire… « sans doute, souvenons-nous, parce que « démocrate, et libre, [il] je voulais [t] favoriser la pluralité des opinions ».

Tour à tour d’une précision extrême, lorsqu’il est question des fonctions de tel ou tel, Pascal Simbikangwa sait parfaitement se monter extrêmement vague dès lors que lui sont posées des questions très précises sur ses responsabilités.
L’homme digresse, ou répond par des questions directes au président ou aux avocats des parties civiles, au point qu’il sera rappelé à l’ordre plusieurs fois.
Même ses propres aveux sont sujets à caution puisqu’il réfute les dires de son interrogatoire lors de sa garde à vue à Mayotte.

« Et maintenant, c’est moi ! »

C’est que, entre deux « excusez-moi » à la cour, trop loin du micro, étouffés dans un blouson qui semble trop grand pour lui, l’accusé perd parfois pied « je ne vais pas répéter les mêmes choses mille fois, j’ai la tête qui chauffe Mr le président, je suis fatigué »; mais surtout le contrôle de lui-même.

Alors Pascal Simbikangwa retrouve sans doute ses allures de capitaine spécialiste du renseignement : dans un lapsus, ses avocats deviennent ses « conseillers », les preuves et conclusions du TPIR des faux, les avocats de la défense des naïfs, l’avocat général un mauvais professionnel qui le « défend mal »; le président un homme partial, la cour… une antichambre du Kigali d’aujourd’hui… où « tout le monde doit être coupable, il y a eu 2 millions de coupables, tous jugés… et maintenant c’est moi. »
Les yeux baissés et inexpressifs « s’exhorbitent » à mesure que l’accusé s’agite… aux alentours de 19h, à un moment, alors que l’audience touche à sa fin et que l’avocat général l’accule; un moment seulement, il s’oublie et invective la cour : « vous me jugez parce que je suis dans le camps des vaincus !!! »

Parfaite illustration du portrait de sa personnalité dressé en début d’après midi un peu plus d’une heure durant par Julie Landry: un homme combatif, sûr de ses racines, qui fait front dans l’adversité.

À ces mots, cette fois, c’est l’avocat général Me Bruno STURLESE qui se scandalise :  » je ne vous laisserai pas dire ça, toutes les pièces du dossiers sont ici examinées, contre-expertisées, authentifiées ! »

Cette idée de justice-là ne lui parle pas; il l’a clamé haut et fort, la défaite de son camp, c’est sûr, Pascal Simbikangwa ne l’admettra jamais.

5 février : on entre dans le vif du sujet

-  « N’avez-vous pas tendance, parfois, à vous mettre en avant ou à vous glorifier ?
- Peut-être, je ne sais pas…

-   Serait-ce une manière de compenser votre handicap ?
- C’est possible, inconsciemment… »

Quand Maître Epstein, à la reprise de l’audience après déjeuner, interroge son propre client, le mot d’ordre est clair : atténuer les déclarations que Pascal Simbikangwa a faites le matin.
Car la partie a été rude pour lui et risque de l’être encore demain, troisième jour de son interrogatoire de curriculum vitae.
Quand on a régné d’une main de fer sur la branche des services secrets d’une dictature chargée de surveiller l’opposition et la presse, difficile d’effacer toute trace de son passage.
Déjà à l’époque, son narcissisme exubérant collait mal avec le rôle d’homme de l’ombre qui lui a été donné en 1988, lorsqu’après l’accident de la route qui l’a rendu paraplégique et un an d’hospitalisation à Bruxelles, Pascal Simbikangwa quitte l’armée pour être versé dans le civil, au Service Central des Renseignements, sous la tutelle directe du Président de la République, pour lequel il confesse une admiration proche du fanatisme.

Pascal Simbikangwa a laissé une empreinte dans la mémoire collective de son pays.
Se faire passer aujourd’hui pour un obscur gratte-papier sans pouvoir, qui n’a jamais rien vu, rien entendu, entraîne forcément des incohérences, voire d’évidentes contradictions.

Le déni en bloc est un système de défense qui montre déjà ses faiblesses au deuxième jour du procès, et si Simbikangwa ne s’en rend pas encore compte, ses avocats ont compris que ça ne tiendrait pas sur la durée et qu’il faut commencer à expliquer les invraisemblances.

Car on était aujourd’hui sur les années 88 à 94, celles qui précèdent le génocide, les années pendant lesquelles Pascal Simbikangwa s’est fait un nom comme tortionnaire, repéré dès 1990 par les organisations de défense des droits de l’homme.

En réponse aux questions du président Olivier LEURENT sur les accusations portées contre lui, il nie en bloc.
Non, il n’a jamais arrêté un seul journaliste, ni fait de mal à une mouche. Obscur fonctionnaire de rang subalterne, il voudrait que l’on croie qu’il se contentait de surveiller la presse, d’aller au contact de ses indicateurs pour anticiper ce qui allait être publié, de faire des notes de synthèse pour sa hiérarchie.
Pourquoi alors se sentait-il menacé par le FPR, au point de se voir accorder par le ministre de la défense une garde rapprochée ne le quittant pas d’une semelle ?
Son seul crime, dit-il, est d’avoir répondu médiatiquement au pamphlet publié en août 1992 par Christophe MFIZI, ancien directeur de la radio-télévision rwandaise, dénonçant les escadrons de la mort, le président HABYARIMANA et la main mise de l’Akazu, son entourage immédiat, sur tous les leviers du pouvoir politique et économique.
À l’entendre, la polémique qui l’a opposée à MFIZI explique toutes les accusations portées contre lui.
Et quand Me Rachel LINDON, avocate de la LICRA, lui objecte que les accusations ont commencé dès 1990, deux ans avant le pamphlet de MFIZI, l’accusé ne se démonte pas : il ne pouvait pas y avoir d’escadrons de la mort en 1990 puisque personne n’avait encore été tué !

Les dates, Pascal SIMBIKANGWA a montré aujourd’hui qu’il savait les manipuler comme cela l’arrange.
Et cela l’arrange souvent.
La montée de la presse extrémiste à partir de 1990 ?
Bien que chargé de surveiller la presse au SCR, il ne l’a pas vue, et pour cause : selon lui tout est arrivé après l’instauration du multipartisme en avril 1992, quand il a été écarté et mis sur la touche.
Qu’importe si on lui rappelle que c’est en décembre 1990 que Kangura publie les Dix commandements du Bahutu, cet appel à la haine des Tutsi, les vérités historiques ne lui résistent pas et sans ciller, il affirme dur comme fer que cela n’est paru qu’en 1993, quand il n’était déjà plus en charge de ces questions.
Et en a-t-il pensé quelque chose, a-t-il eu une réaction, au moins en tant que citoyen, s’il n’était plus le fonctionnaire en charge de surveiller la presse ?
Rien, ou en tout cas rien qu’il accepte de dire.

La revue Umuruva, dont il admet avoir été l’un des fondateurs et dont les archives montrent qu’elle a commencé à être publiée en 1991 ?
Là encore, péremptoire et contre les évidences, il affirme que non, elle n’a été publiée qu’après sa mise au ban des services secrets.

La lettre que le président de la Cour de cassation adressait au Président HABYARIMANA, fin mars 1994, pour se plaindre des menaces de mort que Pascal SIMBIKANGWA serait venu proférer en personne à son bureau – une dizaine de jours avant qu’il soit effectivement assassiné ?
Une pure invention du FPR, créée de toutes pièces pour lui nuire après son arrestation.
« Mais vous n’avez été arrêté qu’en 2008, lui rappelle Maître PHILIPPART, avocate du CPCR ; or la lettre était déjà discutée au TPIR en 2006 » (et authentifiée par le TPIR ajoutera l’Avocat Général STURLESE).
Qu’à cela ne tienne : elle ne peut être qu’un faux.

5 février : florilège

Les audiences d’aujourd’hui ont permis de mettre à jour la personnalité de Pascal SIMBIKANGWA.
Malgré sa volonté de se présenter comme un invalide, « mis au chômage » par la mise en place du multipartisme en 1992 au Rwanda, ses penchants naturels sont vite revenu au galop, alternant négation et intimidation.

Les témoins du TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda) ?
« Des menteurs et des corrompus, qui ne cherchent qu’à obtenir des réductions de peine ».

La RTLM – Radio Télévision des Mille Collines, qui diffusait  quotidiennement ses appels à la haine et  des listes de Tutsi ou d’opposants à tuer – dont Pascal SIMBIKANGWA était l’un des 25 plus gros actionnaires  ?
« C’était une radio qui pouvait rapporter de l’argent, j’étais actionnaire comme tous les autres, je n’y ai adhéré qu’en juillet 93. C’est une démarche démocratique, d’homme libre. »
À l’époque, selon Pascal SIMBIKANGWA, la radio nationale (Radio Rwanda NDLR)  était :
« monopolisée par le MDR (parti d’opposition NDLR). C’était décevant, le Président du MDR ne voulait pas de propagande. »

Son investissement de 100 000 francs rwandais dans la RTLM, soit  3 mois de son salaire ?  
« C’est pas grand chose, en euros, ça fait 125 euros, ce n’est pas grand chose »…

Les escadrons de la mort ? le réseau zéro ?
 » On n’a pas trouvé un seul Tutsi ni un seul Hutu qui a été tué par cet escadron de la mort. Tout ceux qui ont été tués ce sont des membres du MRND, pas un seul Tutsi n’a été tué. »

Puis peu après au sujet des rapports des associations de défense des droits de l’homme (dont le rapport, en 1990, de la ligue des droits de l’homme du Rwanda) :
« C’est de la désinformation ! vérifiez, demandez à un rwandais, qu’il vous dise quel homme, Hutu ou Tutsi aurait été tué avant octobre 1990. »

Mais Pascal SIMBIKANGWA ne se contente pas d’explications filandreuses ou négationnistes.
Combatif, comme l’a expliqué l’enquêtrice de personnalité venue témoigner à la barre, il réagit aux mises en cause des avocats des parties civiles :
« Vous mentez Me DAOUD ! Me DAOUD ment devant la Cour ! »

Le président du Tribunal en prend aussi pour son grade :
« M. Le président, je vous l’ai pourtant dit, ne vous l’ai-je pas dit ? est-ce que j’étais au chômage ? est-ce que j’étais au chômage ? est-ce que j’étais au chômage ? est-ce que j’étais au chômage ? »

Mais c’est avec l’avocat général que l’accusé reprend manifestement ses anciens réflexes professionnels, renversant les rôles sans sourciller  :
« Répondez, à ma question, M. l’avocat général ! »

la suite demain !

 

4 février 17 heures : biographie de Pascal SIMBIKANGWA

La deuxième partie de l’audience était consacrée à la biographie de Pascal SIMBIKANGWA.

Un état-civil complexe

La question de l’état-civil de cet homme aux multiples identités n’a pas été facile à démêler.
Son nom d’abord :
« Je suis né Safari, baptisé Pascal à l’âge de 5 ans, procédure classique dans notre pays. Le même jour, je suis allé à la commune (à 5 ans ! NDLR) me faire enregistrer. Je suis allé tout seul, avec ma mère, me faire enregistrer. C’est moi qui ai parlé ».
Quand le Président de la Cour, M. Olivier LEURENT lui signale que son père avait quant à lui indiqué lors de l’enquête que son fils s’était toujours nommé SIMBIKANGWA, il rétorque :
« c’était il y a longtemps. Il a oublié ». Puis « Mon père était très âgé, il n’avait plus toute sa tête (…) c’est l’oubli ou une volonté de m’aider car il ne savait pas ce que j’avais dit, moi ».

Il avoue avoir demandé l’asile à l’OFPRA sous une fausse identité. Selon lui, des réfugiés lui auraient conseillé de le faire :
« aux Comores, on m’a dit, il faut mentir pour avoir les papiers. L’OFPRA ne donne pas les papiers à ceux qui disent la vérité, c’est ce qu‘on m’a dit (…) tous les dignitaires qui avaient servi dans la IIème république n’obtenaient pas de papiers en France. »

Une famille non sollicitée pour sa défense

Lorsque le président l’interroge sur sa famille, on découvre qu’il a un frère en région parisienne et une sœur au Canada.
Non, il ne les a pas appelés à témoigner en sa faveur :
« Est-ce que leur témoignage changera quelque chose ?  si ça vous intéresse, je les inviterai. Les témoins qui sont là, qui vont se contredire devant vous, je pensais que leurs mensonges suffiraient. »

Comme prévu, Pascal SIMBIKANGWA déroule son unique ligne de défense : réfuter tout en bloc et traiter les témoins de menteurs…

4 février 14 heures : la défense attaque

Cet après midi, dès l’ouverture de l’audience, Mes EPSTEIN et BOURGEOT ont attaqué bille en tête, demandant purement et simplement… l’annulation du procès, au motif que celui ci ne serait pas équitable.

Une « posture judiciaire »

Pour des avocats secrétaires de la conférence, la « fine fleur du barreau de Paris » selon l’avocat général, qui parle de « posture judiciaire », cette attaque est avant tout un coup d’esbroufe pour semer le doute dans l’esprit des jurés.
Les avocats de la défense ne peuvent en effet ignorer que cette demande en nullité aurait du (et pu) être déposée bien avant le début du procès.
Ils ne peuvent pas, non plus, faire semblant de confondre le système accusatoire anglo-saxon, en vigueur au TPIR –qui exige de la défense qu’elle enquête par elle-même et lui fournit les moyens pour ce faire- avec le système inquisitoire, latin et français, dans lequel le juge d’instruction instruit à charge ET à décharge.

Objectif : discréditer l’institution judiciaire

Les avocats de SIMBIKANGWA ont choisi , l’attaque, en commençant par l’institution judiciaire elle-même, suspecte – et avec elle, les médias-de partialité, alors même que la lenteur de la France à traiter les dossiers rwandais ferait plutôt douter de sa volonté d’aboutir.
Me BOURGEOT elle-même aurait été victime de cette supposée ambiance générale, cette pression médiatique de parti-pris en défaveur de l’accusé : « moi-même au début,  je n’ai pas envisagé le dossier comme s’il était innocent ».

« 5 parties civiles, c’est cinq parquetiers de plus »

Puis c’est au tour des parties civiles d’être mises en cause.
Fustigées d’abord pour le soutien qu’elles reçoivent de leurs adhérents, un soutien qui contribuerait à rendre le procès inéquitable, elles sont ensuite traitées de « parquetiers » par Me BOURGEOT.
Une accusation à laquelle Me Jean SIMON, l’avocat de SURVIE, n’a pas manqué de répondre :
« on nous a décrits comme des parquetiers, je n’ai pas vocation à porter des accusations (…) on va ici essayer de porter des voix, celles des militants de l’association, celles des victimes qui sont absentes…
puis, Me FOREMAN, avocat du CPCR, de conclure :
« M. SIMBIKANGWA, je souhaite de tout cœur que vous bénéficiiez d’un procès équitable, et que vous soyez condamné de manière équitable à l’issue de ce procès. »

Le Parquet a lui aussi vivement réagi à la provocation des avocats de la défense par la voix de l’avocat général, M. Bruno STURLESE qui s’insurge :
« j’ai eu vos demandes de témoins très tardivement, (il y a 10 jours NDLR) (…) j’ai bousculé des circuits diplomatiques pour faire venir vos témoins. »

La Cour a donc, après en avoir délibéré et en toute logique,  rejeté les demandes d’annulation de la défense.

Le négationnisme, mode de défense privilégié des génocidaires

En 2006, le colonel BAGOSORA, non content de nier l’existence des escadrons de la mort, se permettait de menacer le journaliste qui l’interrogeait.
La vidéo ci-après témoigne de la dialectique négationniste à laquelle il faudra s’attendre durant  le procès de Pascal SIMBIKANGWA.
(T. BAGOSORA a été condamné par le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda), à la prison à vie en 2008 pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Sa peine a été réduite à 35 ans de prison en appel en 2011.)