14 février: audition de Me Eric GILLET. Les dérapages de la défense

Après l’audition de l’expert psychiatre Frantz PROSPER, qui déclare en conclusion que Pascal SIMBIKANGWA ne présente aucun trouble médico-légal limitant sa responsabilité s’il est reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés, c’est au tour d’Eric GILLET de passer à la barre.

Un militant des droits de l’homme

Avocat au barreau de Bruxelles depuis la fin des années 70, Eric GILLET avait un « long passé droits de l’Homme » quand la guerre a éclaté au Rwanda en 1990.

Ancien président d’Amnesty International en Belgique, c’est avec la FIDH Paris qu’Eric GILLET mènera ses premières enquêtes au Rwanda, d’abord pour défendre des journalistes, puis pour informer l’opinion publique internationale sur le massacre des Bagogwe, une petite communauté Tutsi du Nord Ouest du Rwanda, massacrée en janvier 1991 en représailles de l’attaque de la prison de Ruhengeri par le FPR.

« Selon le régime, ces gens n’avaient pas été tués, ils seraient allés rejoindre le FPR. Les autorités ne reconnaissaient pas le massacre, elles ne délivraient même pas de certificat de décès ».

Enquêtes sur les massacres qui préfigurent le génocide

La commission d’enquête internationale, qu’il co-préside avec Alison DES FORGES, réunit des ONG internationales, FIDH, Human Rights Watch, Africa Watch… et des ONG rwandaises.

Publié en mars 1993, leur rapport décrit comment ont eu lieu les massacres, celui des Bagogwe, mais aussi ceux du Bugesera (en mars 92) et de Kibilira, survenu deux mois avant l’arrivée des enquêteurs, suite à un discours incendiaire de Léon MUGESERA, un proche du Président HABYARIMANA, qui appelait à renvoyer les Tutsi « à la rivière … ».

Selon Eric GILLET, le massacre du Bugesera préfigure le modus operandi du génocide, c’est à dire la combinaison de moyens d’Etat (administration territoriale, transports publics), de relais civils -les milices- qui permettent de donner l’impression d’une réaction spontanée de la population, et de supports de propagande, en particulier la radio. (Le massacre du Bugesera a été initié par une fausse information sur Radio Rwanda ndlr).

Bien avant l’arrivée de la commission d’enquête en janvier 93, le nom de Pascal SIMBIKANGWA était déjà connu des organisations des droits de l’homme, tant pour sa réputation d’appartenance aux escadrons de la mort que pour son rôle au sein du SCR : les journalistes qui avaient eu affaire à lui rapportaient des témoignages de mauvais traitements et tortures.

Une information confirmée par l’ambassadeur de Belgique au Rwanda, auprès duquel se signalaient les personnes convoquées par Pascal SIMBIKANGWA avant de se rendre au SCR pour s’y faire interroger.

Mais le rapport, comme Eric GILLET tient à le préciser, couvrait également les exactions commises par le FPR, aussi bien dans la zone qu’il occupait que dans la conduite de la guerre.

La veille de leur départ, les enquêteurs reçoivent un rapport de la LIDEL, une ONG rwandaise qu’ils ne connaissaient pas.
Ils conviennent de l’examiner à leur retour, quand, le lendemain, juste avant de partir, ils reçoivent la visite de… Pascal SIMBIKANGWA, qui leur en remet un deuxième exemplaire, histoire d’être bien sûr qu’ils l’emportent avec eux.
Ce rapport exprimait déjà la thèse selon laquelle les massacres étaient commis par le FPR.

Eric GILLET expliquera que le pouvoir avait, à l’époque, suscité la création de plusieurs de ces « GONGO », Governmental non governmental organizations, ou fausses ONG destinées à brouiller les pistes et les messages.

« Une petite voix chétive au milieu du brouhaha »

Enfin, le témoin se souvient aussi d’avoir entendu le nom de Pascal SIMBIKANGWA, en mai 1994, à l’ONU, dans des circonstances qui l’émeuvent encore :
Alison des Forges venait présenter son rapport à la Commission Internationale des Droits de l’Homme, dans lequel elle disait clairement qu’un génocide était en train de se produire.
Elle s’adressait aux personnalités rwandaises qui étaient selon elle en mesure d’arrêter les massacres :

« Dans un grand brouhaha général, d’une petite voix chétive qui a pris de plus en plus d’ampleur, elle a commencé à énoncer ces noms… Elle faisait quelque chose qui ne se faisait jamais : égréner les noms des responsables, politiques et militaires … parmi les responsables militaires figurait le nom de Pascal SIMBIKANGWA. »

Avant de clôre son intervention, Eric GILLET tient à préciser qu’il a participé à une commission d’enquête au Burundi, sur laquelle il a été amené à intervenir pour les victimes hutu.

« On a travaillé dans les deux pays, on est intervenus pour toutes les catégories de victimes. Une victime est une victime, d’où qu’elle provienne et quelle que soit son ethnie. »

La défense s’agite, s’emporte… et dérape

Les témoignages d’impartialité d’Eric GILLET ne semblent pas avoir atteint Me BOURGEOT.
Lorsque vient son tour d’interroger le témoin, le ton se fait agressif, puis de plus en plus déplaisant.
- Vous êtes militant …
– Avocat et militant.
– Je suis surprise que vous ayez attribué à l’accusé le meurtre de GATABASI.
– J’ai dit qu’il était impliqué.
– (…) De la même façon, vous lui prêtez des actes de torture.
– C’est de notoriété publique.
– Vous êtes avocat, et le respect de la présomption d’innocence ? Vous vous rendez compte qu’on puisse accuser sur des propos de journalistes (sic) ?
– Je vous rapporte …
– Vous faites quoi de la présomption d’innocence?
– Les ONG agissent dans un autre registre. Quand elles enquêtent, elle rapportent en tant qu’ONG. Elles demandent à ce que des enquêtes judiciaires soient conduites et des procès ouverts.

Puis c’est le dérapage

Emportée, de plus en plus inquisitrice, Me Alexandra BOURGEOT se permet des paroles indignes, qui rappellent de manière très malheureuse les heures les plus sombres de la répression anti-Tutsi, comme, si, sans s’en rendre compte espérons-le, elle s’était tellement imprégnée de l‘idéologie de son client qu’elle s’en faisait elle-même l’écho :

- étiez vous proche de Rwandais ?
– oui à force, mais à part ça…
– Vous n’aviez pas de relations intimes ? Aviez vous une petite amie rwandaise ?

Me FOREMAN se redresse, indigné :
- Qu’est ce que c’est que ces questions ?

Les propos de Me BOURGEOT suscitent un vif rappel à l’ordre du président de la Cour :
- La vie privée du témoin le regarde.

L’audience se termine à près de 14h00, laissant flotter dans la salle les remugles de nauséabonds souvenirs.

Faut-il encore rappeler, après deux semaines de procès, que la propagande anti-Tutsi visait particulièrement les femmes, désignées comme des prostituées à la solde du FPR ?

Faut-il rappeler à Me Alexandra BOURGEOT que ces mêmes fantasmes ont conduit à des viols systématiques, assortis d’actes de barbarie (mutilations, profanations et mises en scène des corps) d’une rare cruauté à l’encontre des femmes Tutsi ?

Si la défense est la plus noble des fonctions au sein d’un Tribunal, elle impose de ce fait même d’être exercée avec dignité.

Stéphanie Monsénégo

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